Les Etats-Unis, laboratoire de la planète globale

Au siècle dernier, les Etats-Unis ont considérablement accru leur puissance militaire et technologique au point de dominer le monde. Aujourd’hui les USA ne constituent cependant plus la première puissance économique de la planète. La Chine populaire l’a dépassé en 2018 et l’Inde en fera de même vers 2060.
La puissance de l’Amérique est relativisée par la mondialisation qu’elle a pourtant largement contribué à organiser. Sous la présidence de Donald Trump, elle s’est retirée de l’UNESCO, l'Organisation des Nations unies pour l'éducation, la science et la culture. Elle a renié ses engagements sur l’accord de Paris pour le Climat au moment même où l’agence Zillow, révèle qu’environ 2 millions de logements risquent d’être immergés d’ici 2100, aux Etats-Unis du fait de la montée du niveau de la mer, évaluée, en moyenne, à 1,8 mètre d’ici la fin du siècle à partir des données de la National Oceanic and Atmospheric Administration (NOAA).
Par ailleurs, avec la baisse de la valeur de sa monnaie et le niveau abyssal de sa dette, l’Amérique n’est plus le modèle qu’elle a longtemps été.
La puissance économique globale de la Chine et bientôt de l’Inde ne signifie pas pour autant que le revenu moyen des habitants de ces pays soit plus élevé que celui des américains. Loin s’en faut. Ramené au nombre d’habitant, la richesse moyenne d’un américain reste très largement supérieure à celle d’un chinois ou d’un indien. Même à l’horizon 2060, le PIB par habitant restera en moyenne aux Etats-Unis quasiment le double de celui de la Chines et le quadruple de celui de l’Inde. Par contre les inégalités ne cessent de s’accroître. On peut aujourd’hui être aussi pauvre à Chicago qu’à Bombay ou aussi riche à Shanghai qu’à San Francisco.

 pib des grands pays

Europe : tous les états européens y compris Russie d’Europe
(source OCDE/ONU)

Selon le dernier rapport du Laboratoire sur les inégalités mondiales[1], le 1% des américains les plus aisés s’accaparent à eux seuls 20% du revenu national (soit 2 fois plus qu’en 1980). A l’inverse, les 50% les plus mal lotis ne perçoivent tout juste que 13% du revenu de leur pays (8 points de moins qu’en 1980).
Le new deal de Roosevelt est bien loin. Les Etats-Unis se rapprochent de la situation moyenne mondiale où la moitié de la population se partage seulement 10% des revenus alors que les 1% les plus favorisés en captent 20%.
Les Etats-Unis rejoignent ainsi les autres sociétés très inégalitaires du Moyen-orient, de l’Inde, du Brésil ou encore de l’Afrique. Seule l’Europe et dans une certaine mesure la Chine résistent encore un peu à ce mouvement vers toujours plus d’inégalités. Mais pour combien de temps ? Avant la première révolution industrielle, la situation était assez proche partout dans le monde. En Inde comme en Chine ou en Europe, il y avait quelques très riches et beaucoup de pauvres. Les états n’intervenaient que très peu dans la répartition des richesses.

Si les politiques publiques ne veillent pas à une répartition équitable des richesses et n’ont plus les moyens de contrôler le système économique, le modèle de la Norvège, pays égalitaire où le revenu par habitant est le plus élevé au monde, ne sera plus qu’une curiosité.
Pour les américains, la route vers les fortes inégalités se dessine en tout cas de plus en plus clairement. La classe moyenne qui a porté l’Amérique du 20ème siècle s’évapore : une petite partie reste dans le confort sans égaler les 1% de super-riches tandis que la majorité des autres rejoignent les pauvres : en 2016, la moitié du gâteau allait déjà aux 10% des américains les plus privilégiés, les 90% des autres américains devaient se partager l’autre moitié du gâteau.
La révolution industrielle que porte les géants des nouvelles technologies n’a pas besoin des classes moyennes pour produire. Contrairement à Ford qui avait besoin d’une armée d’ouvriers, Mark Zuckerberg, le patron de Facebook n’a besoin que d’un escadron d’ingénieurs et de cadres issus des universités d’Amérique ou d’ailleurs pour développer son réseau. Pour Amazon ce qui compte, c’est de bien acheter, de faire du bon marketing et d’avoir une bonne logistique. Les produits sont fabriqués là où cela coûte le mois cher, la logistique est faite par des personnes peu qualifiées et peu payées, le tout organisé au plan mondial pour payer le moins d’impôts possible. Pour Apple, les produits sont pour un temps encore conçus aux Etats-Unis mais fabriqués pour l’essentiel en Chine. Enfin Google, le premier des GAFA (Google, Amazon, Facebook, Apple) ne fabrique rien de matériel.

Le monde des nouvelles technologies a besoin d’abord de cols blancs spécialisés, très pointus dans leurs domaines d’expertise et très bien payés. Le fossé se creuse entre cette élite qui tire sa légitimité de la connaissance et une société qui ne dépend plus que de quelques très riches pour vivre. Les medias et les industries du divertissement, gérées par les élites technologiques, vendent de nouveaux styles de vie par forcément à la portée de l’américain de base.
Les américains et particulièrement les jeunes sont donc devenus pessimistes. Ils ne croient en leur avenir. Dans un article du New-York Times, David Brooks, rapporte qu’une étude montre qu’aujourd’hui une majorité de jeunes pensent que la réussite est une question de chance et non de travail. C’est exactement l’inverse de ce que pensaient leurs aînés il y a 50 ans. Ce pessimiste se traduit de diverses façons. Par exemple ils sont devenus moins mobiles ou moins dynamiques. Dans le passé, les américains étaient prêts à changer d’emploi ou de région pour une vie meilleure. En 1950, chaque année 20 % d’entre eux déménageaient. Désormais, ils sont deux fois moins nombreux à le faire. Dans les années 50 et 60, les gens habitaient dans la même maison pendant cinq ans en moyenne ; aujourd’hui, cette durée est de 9 ans, comme en Scandinavie. David Brooks donne également une statistique révélatrice : 50 % des Américains de plus de 65 ans pensent que les Etats-Unis joue un rôle prépondérant dans le monde alors que seuls 27 % de ceux âgés de 18 à 29 ans sont du même avis. Les enquêtes d’opinons montrent aussi qu’aujourd’hui Américains qui croient au capitalisme sont moins nombreux que les européens. Le succès remporté auprès des jeunes d’un Bernie Sanders lors des primaires démocrates de 2016 montre bien qu’aux Etats-Unis, le capitalisme ne fait plus vraiment l’unanimité. Par contre les jeunes américains d’aujourd’hui mettent en avant la liberté individuelle dont ils jouissent. Certains s’en emparent pour innover et inventer de nouvelles formes de travail et d’économie. L’esprit d’entreprise n’est pas mort, il a simplement changé de nature et s’est enrichi de valeurs sociétales porteuses d’espoir.

Les évolutions démographiques des différentes composantes de la société américaine constituent un autre aspect du changement historique qui s’opère aux Etats-Unis : les citoyens d’origine européenne et africaine vont globalement devenir minoritaires d’ici à 2050, les noirs et les blancs cèderont le pas aux hispaniques du sud et aux asiatiques. C’est déjà le cas en Californie, à Hawaï, au Nouveau-Mexique et au Texas. Dans certains quartiers, l’espagnol est même déjà devenu la langue de travail. La réussite de nombre d’américains d’origine indienne est aussi spectaculaire. Satya Nadella, né en 1967 à Hyderabad en Inde, a ainsi succédé à Bill Gates aux commandes de Microsoft, de même Sundar Pichai né en 1972 à Chennai en Inde, a été nommé PDG de Google. Les hispaniques ne sont pas en reste: Jeff Bezos, le patron d’Amazon, devenu l’homme le plus riche du monde est le fils adoptif d’un immigré cubain. Les temps sont durs mais le rêve américain n’est pas tout à fait mort. L’immigration n’est pas tarie. Du sang neuf et des compétences nouvelles continuent d’arriver, à raison de 1 à 2 millions par an, ce qui accélèrent le mélange humain en cours. S’ils parviennent à maîtriser les excès du libéralisme et à réduire les inégalités, les Etats-Unis devenus l’archétype de l’Etat-Nation à haut niveau de vie, largement multiethnique et polyculturel pourrait alors redevenir un modèle pour le monde. Encore faudrait-il qu’ils retrouvent rapidement confiance en eux et défendent par leur exemple les valeurs de liberté et de justice qui furent celles de leurs pères fondateurs.

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[1] Rapport sur les inégalités mondiales 2018 - Facundo Alvaredo, Lucas Chancel, Thomas Piketty, Emmanuel Saez, Gabriel Zucman (publié par le Laboratoire sur les inégalités mondiales)

A propos

Animé par Jacques Carles et Michel Granger, tous deux ingénieurs et « Philosophiae Doctor » de l’Université de Montréal, ce site se propose de collecter les nombreux signaux faibles qui annoncent déjà ce que sera demain et d'analyser les grandes forces qui sont à l’œuvre en ce début de 21ème siècle. L'objectif n'est cependant pas de prévoir ce que sera l’avenir mais plus modestement d’inciter à la réflexion pour agir collectivement et maitriser notre futur au lieu de le subir.


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