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Couveerture du livre L'avenir en perspective de Jacques Carles et michel Granger

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L’Afrique émerge

l'afrique émerge 

En 1900, l’Europe comptait 420 millions habitants, l’Afrique n’en comptait que 100 millions, environ 4 fois moins. Forte de sa supériorité démographique et technologique, l’Europe d’alors dominait le monde et regardait l’Afrique de haut.

La roue tourne. Alors que l’Europe vieillit et que la démographie s’essouffle en Asie, l’Afrique est à son tour en plein boom démographique. Elle compte à présent 1,2 milliard d’habitants contre seulement 740 millions en Europe. Plus de la moitié de la population africaine a moins de 25 ans et même si sa fécondité rejoint peu à peu celle des autres continents, ces centaines de millions de jeunes africains feront à leur tour de nombreux enfants.

Par ailleurs, avec les progrès rapides que connaît le continent en matière de santé, l’espérance de vie en Afrique rattrape rapidement également celle des pays développés : de 52 ans en 2000, elle se situe aux environ de 60 ans actuellement et aura dépassé les 70 ans dans les 30 prochaines années. En 2050, dans une génération, celles des enfants qui naissent aujourd’hui, l’Afrique abritera 2,5 milliards d’habitants. La population du Nigéria dépassera celle des Etats-Unis. Un humain sur 4 sera africain. A la même époque, la vieille Europe ne comptera plus que 715 millions d’habitants et selon l’ONU, à la fin du siècle, l’Afrique pèsera davantage que la Chine ou l’Inde. Sur les 11 milliards d’êtres humains que comptera la terre en 2100, 40% seront des Africains.
Berceau de l’humanité, l’Afrique a abrité de grandes civilisation humaines, du royaume de Koush, préfigurant en Nubie, il y a 5000 ans , l’Egypte ancienne à la civilisation médiévale du Grand Zimbabwe en passant par Carthage sur le golfe de Tunis au 9ème siècle avant Jésus-Christ. C’est aussi en Afrique, à Fez au Maroc que fut fondé dès le 9ème siècle, l’Université Al Quaraouiyine, la première université du monde, deux siècles avant la création de la première université d’Europe à Bologne en Italie.
Entre 1.500 et 2.000 langues sont encore parlées sur le continent. Cette richesse linguistique est une spécificité africaine. C’est aussi un atout. Beaucoup d’africains parlent plusieurs langues régionales et nombreux sont ceux qui parlent aussi une langue internationale comme l’anglais ou le français. Parmi ces derniers, une élite formée dans les meilleures universités du monde s’apprête à assumer le leadership nécessaire au décollage du continent. Commerçants, chercheurs, entrepreneurs, ingénieurs, médecins, professeurs, philosophes, écrivains, artistes ils créent, pensent et inventent l’Afrique de demain. Ils sont même souvent porteurs de modernité et de sens pour la planète entière.

On peut citer par exemple Wole Soyinka, premier écrivain africain a recevoir le prix Nobel de littérature en 1986. Grande conscience du continent, épris de justice et de démocratie, il dénonce avec vigueur autant les horreurs de Boko Haram que les politiciens corrompus. Le sénégalais Souleymane Bachir Diagne, diplômé de la prestigieuse Ecole Normale de Paris, professeur aux Etats-Unis à l’Université Columbia, propose une voie originale pour bâtir le vivre ensemble dans un monde globalisé. David Adjaye, né à Dar-es-Dalam est une star de l’architecture mondiale qui fait vibrer l’Afrique dans ses réalisations. On lui doit par exemple le Musée national d’histoire et de culture afro-américaine à Washington. Felwine Sarr, agrégé et docteur en économie, enseignant à l’université Gaston-Berger de Saint-Louis du Sénégal, est une autre grande voix du continent. Sa pensée originale le conduit à proposer un modèle africain de développement basé sur son propre potentiel, sa culture, son histoire, sa vision des relations humaines et du bien-être. « L’Afrique n’a personne à rattraper », affirme-t-il dans son récent livre, Afrotopia. Selon lui, la modernité africaine est « déjà là et pas à inventer », elle n’est pas une chose que le continent doit importer de l’extérieur. Pour Sarr, la modernité ne doit pas se limiter à la seule économie et reproduire le modèle occidental n’est peut-être pas la meilleure chose à faire pour le bonheur des africains : le concept de PIB n’est pas l’alpha et l’oméga de la pensée humaine. Parmi les exemples qui peuvent nourrir la réflexion il cite, entre autres, la confrérie des Mourides qui valorise le travail, le don de soi et les valeurs spirituelles.

Coté business, les exemples d’africains bardés de diplômes qui réussissent sont légions mais une des particularités du continent est l’importance des femmes dans le monde des affaires. C’est en effet en en Afrique que l’on trouve le plus fort taux de femmes entrepreneures au monde, musulmanes, chrétiennes ou sans religion. En Afrique sub-saharienne, selon une étude réalisée par The Global Entrepreneurship Monitor (GEM), les femmes représentent 27% des entrepreneurs dans cette zone. Face aux attentes et aux besoins immenses de ce continent à développer, les femmes créent des entreprises ou mènent à bien des projets ambitieux. Battantes et déterminées, par nécessité économique, pour résoudre un problème auquel elle sont confrontées ou par goût d’entreprendre, elles innovent dans tous les secteurs : commerce, nouvelles technologies, éducation, santé, énergie, finance, agriculture, logistique, communication, artisanat...

Pour illustrer le propos, citons quelques cas parmi tant d’autres. Tiguidanké Camara, ancienne mannequin devenue présidente-directrice générale du groupe minier Tigui Mining en Guinée. Nadia Fassi-Fehri, « X-Ponts » (diplômée de l’école polytechnique et de l’école des Ponts et Chaussées de Paris) dirige à présent le groupe télécoms Inwi au Maroc. Au Mali, Binta Touré Ndoye, parvenue à la tête d’Oragroup, consolide la croissance à deux chiffres de ce groupe bancaire panafricain.

Avec ses 30 millions de kilomètres carrés, l’Afrique n’est pas couverte que de déserts. Elle possède les plus belles forêts et les fleuves les plus majestueux de la planète. Elle dispose de ressources minières impressionnantes en uranium, fer, nickel, cuivre, manganèse, phosphate, cobalt, argent, diamant, etc. Au plan énergétique, outre ses réserves importantes de gaz et de pétrole, l’Afrique bénéficie d’un potentiel considérable en sources d’énergies renouvelables (solaire, hydroélectricité, éolien, géothermie) qui va lui permettre, contrairement aux autres continents de passer directement à un système d’énergie bas carbone.

En terme de croissance économique, des disparités importantes existent encore entre les 55 pays africains reconnus par l’ONU. Le continent dans son ensemble a enregistré, malgré les hauts et les bas, une croissance de 4 % à 7% lors de la dernière décennie, alors qu’en Europe la croissance stagnait autour de 1 à 2% au cours de la même période. Le Sénégal qui dépasse maintenant les 6% de croissance est par exemple en train de conduire des projets dignes des émergents asiatiques comme l’autoroute Thiès-Touba, le nouvel aéroport international de Diass, la construction de la nouvelle ville de Diamniadio à 30 kilomètres du centre-ville de Dakar, avec ses 3 parcs industriels, ses 40 000 logements, ses écoles, cliniques et ses lieux de culte, etc. Le développement du Sénégal, pays encore pauvre, est favorisé par une élite et des ressources humaines de grande qualité, souvent formée en France et polyglotte. L’inflation, sous la barre des 2%, encourage les investissements dans les filières agricoles (arachide, riz, horticulture) et l’industrie : engrais, mines, etc.

Cette croissance africaine est malgré tout fragile car certains pays sont très dépendants du cours des matières premières et connaissent des niveaux de croissance en dents de scie. C’est le cas du Nigéria dont les recettes proviennent à 60% du pétrole et dans une moindre mesure des pays miniers comme l’Afrique du Sud, l’Angola ou le Congo. Dans le nord de l’Afrique, l’instabilité politique a laissé des traces mais mis à part la Libye, tous les pays du Maghreb et l’Egypte ont de nouveau des croissances positives pouvant atteindre 4% pour certains.

En Afrique de l’est, l’Ethiopie, le Kenya ou encore le Rwanda ont déjà su diversifier leur modèle économique et développer des industries. En Afrique de l’ouest francophone, des pays comme le Sénégal ou la Côte d’Ivoire ont su engager des réformes structurelles qui portent leurs fruits. Ces pays, en dynamique positive à l’est comme à l’ouest, maintiennent des taux de croissance entre 5 et 10% l’an.

Certes l’Afrique part de très bas et reste la région du monde où l’extrême pauvreté demeure la plus élevée, avec 350 millions de personnes vivant avec moins de deux euros par jour mais ce fut le cas aussi des dragons asiatiques qui ont aujourd’hui quasiment rejoint les pays développés et sont même en train de les dépasser pour certains d’entre eux.

De nombreux pays africains ont compris que l’immense déficit d’infrastructures les empêchait de se développer. Ils ont donc décidé d’investir des dizaines de milliards dans des projets infrastructurels. Beaucoup de ces pays ont également su investir sur l’éducation, la recherche et le développement. Un cercle vertueux commence à s’y installer : une classe moyenne émerge sur le continent et entraine une consommation de plus en plus importante dans tous les secteurs d’activité, de l’alimentation à l’habitat, du transport au commerce. A l’horizon 2050, un milliard africain devrait avoir un revenu s’approchant du niveau actuel des européens. Selon une étude récente du cabinet Deloitte, l’Afrique est en passe de devenir le deuxième marché le plus important pour les sociétés européennes de biens de consommation.

Poussée par la jeunesse de sa population, l’Afrique avance également très vite dans le domaine des nouvelles technologies. En matière de téléphonie elle a brule l’étape du téléphone coûteux à implanter, pour aller directement au mobile. Le marché africain du portable, déjà le deuxième au monde, devrait atteindre 725 millions d'abonnés en 2020. Les taux de croissance dépasse les 70% dans plusieurs pays, en particulier au Nigeria, en Éthiopie, en Égypte, au Kenya, en Tanzanie, en République démocratique du Congo (RDC) et en Algérie.

Un africain sur trois a aujourd’hui un accès à l’internet, le réseau 4G couvre une trentaine de pays, 70% des jeunes ont un compte sur les réseaux sociaux et le commerce en ligne est en croissance exponentielle sur tout le continent.

Les signes encourageants se multiplient qui annonce une prochaine émergence de l’Afrique. Certes de larges poches de corruption existent encore et  des rentes de situation  infondées gangrènent certains états où la pauvreté reste endémique. L’’instabilité politique et l’insécurité continuent de produire ses effets délétères dans plusieurs régions du continent. Mais sur tous ces fronts des progrès sont enregistrés et la tendance lourde est là : l'Afrique se développe et surtout, elle le fait à une vitesse spectaculaire.

La démocratie  gagne du terrain et là où elle s’installe elle produit des effets positifs : investissements dans le capital humain (santé, éducation et compétences notamment), amélioration du niveau de vie et apparition d’un marché intérieur, confiance des investisseurs et plus grande facilité pour financer l’indispensable transformation structurelle. Dans ce contexte deux défis majeurs sont encore à relever : le réchauffement climatique et l’urbanisation.

L’Afrique est le continent le plus vulnérable aux effets du changement climatique. Pour lutter contre les effets néfastes du réchauffement prévisible, l’Afrique doit s’adapter dès maintenant. Cette contrainte représente une opportunité sans précédent pour  la transformation économique du continent » estime  Akinwumi Adesina, Président du Groupe de la Banque africaine de développement.  A la suite des accords de Paris pour un futur sobre en carbone, l’Afrique, avec son énorme potentiel d’énergies renouvelables,  peut en effet contribuer à la révolution mondiale de l’énergie. En Afrique, des cercles vertueux peuvent se mettre en place, entre autres, dans le secteur de l’agriculture. L’Afrique possède en effet une grande réserve foncière de terre arable non exploitée, équivalente à 25 % de la terre fertile mondiale. Selon la banque africaine de développement, avec des pratiques agricoles adaptées aux évolutions du  climat, la production agricole annuelle africaine pourrait être triplée d’ici 2030 malgré le réchauffement. Tout en baissant les émissions de gaz à effet de serre, il serait donc possible d’obtenir d’améliorer les revenus des petits producteurs et de renforcer la sécurité alimentaire. Les petits exploitants agricoles de certains pays en ont d’ailleurs déjà pris le chemin de l’innovation en s’adaptant au risque climatique.

Pour les prochaines décennies, la Banque Africaine de Développement estime à 15 milliard par an les investissements nécessaires pour permettre à l’Afrique de s’adapter au changement climatique et  transformer son économie en profondeur : l’agriculture, l’énergie, les infrastructures, l’eau et l’utilisation du sol. Ce montant dépasse de loin les ressources locales disponibles et exigera une coopération internationale efficace.  Cette mobilisation internationale se fera car l’intérêt de tous les acteurs, tant publics que privés,  est quelle se fasse. Plusieurs pays africains n’ont cependant pas attendu les soutiens internationaux et sont déjà aux avant-postes mondiaux avec  des  programmes ambitieux qu’ils financent eux-mêmes pour intégrer l’action climatique dans le développement durable.

Le Rwanda utilise ainsi  la croissance verte comme levier de réduction de la pauvreté et se fixe l’objectif de 50 % d’électricité générée par des énergies renouvelables avec un plan d’investissement de 500 millions de dollars financé par des d’économies sur les dépenses publiques. L’Éthiopie qui devrait  accéder au statut de pays à revenu moyen d’ici une dizaine d’années, affiche les priorités suivantes : modernisation des pratiques agricoles et des modes d’élevage, protection et  replantation des forêts, augmentation de la production d’énergies renouvelables et  passage direct à des technologies économes en énergie pour les transports, l’industrie et la construction. Au Kenya, l’objectif de résilience climatique est intégré dans Vision  2030, le plan national de développement qui  prend aussi en compte les dimensions sociales du développement.  Citons enfin l’approche nigérienne et malienne de l’agroforesterie avec la plantation intercalaire d’arbres fixant l’azote et augmentant le couvert en arbres pour assainir plusieurs centaines de milliers d’hectares tout en améliorant le revenu des familles exploitantes.

Pour éviter que les événements météorologiques extrêmes causent des inondations qui risquent de dégrader ou d’inonder les routes, les lignes de chemin de fer et les ponts, la Banque Africaine de Développement investit dans la construction de liaisons de transport plus vertes, qui atténuent le changement climatique et réduisent les émissions, tout en aidant à construire des économies et des sociétés qui incluent tout le monde.

A noter enfin que trois mégalopoles africaines, Lagos, Johannesburg et Addis-Abeba, ont rejoint le C40, le groupe  des villes leader pour le climat (Cities Climate Leadership Group) qui se sont engagés à réduire d’ici 2050 leurs émissions de gaz à effet de serre de  30 Gigatonne d’équivalent CO2, soit les émissions de la Chine et de l’Inde réunies. Trois autres villes africaines y ont un statut de membres observateurs : Dar es-Salam, Nairobi et Le Cap, nouvelle preuve de l’implication de l’Afrique pour la maîtrise du climat.

Comme l’Asie, l’Afrique connaît à son tour une  transition urbaine rapide. En 1990, moins d’un tiers de la population africaine vivait en ville. Selon la Commission économique des Nations-Unies, ce taux devrait atteindre 49 % en 2035 ce qui créera une demande considérable d’emplois, de logements, de services et d’infrastructures. Les pays africains peuvent tirer parti de la dynamique d’urbanisation pour s’assurer ainsi un avenir plus prospère et équitable à condition d’éviter que l’afflux de la main-d’œuvre peu qualifiée venant du secteur agricole ne grossisse le secteur informel des villes et génère une urbanisation anarchique. Il s’agit donc d’une part d’accompagner cette transition urbaine pour promouvoir la diversification économique, notamment l’industrialisation dans les secteurs à forte croissance qui vont répondre à la demande urbaine, afin de créer des emplois et d’autre part d’améliorer les infrastructures et l’accès aux services de base. Pour y parvenir, des progrès sont encore indispensables dans beaucoup de pays africains, entre autres pour réguler le marché foncier et adapter les investissements aux vrais besoins urbains tout en prenant en compte les objectifs nationaux plus vastes que sont l’industrialisation, la réduction de la pauvreté et l’amélioration de la qualité de vie tant dans les zones urbaines que rurales.

A propos

Animé par Jacques Carles et Michel Granger, tous deux ingénieurs et « Philosophiae Doctor » de l’Université de Montréal, ce site se propose de collecter les nombreux signaux faibles qui annoncent déjà ce que sera demain et d'analyser les grandes forces qui sont à l’œuvre en ce début de 21ème siècle. L'objectif n'est cependant pas de prévoir ce que sera l’avenir mais plus modestement d’inciter à la réflexion pour agir collectivement et maitriser notre futur au lieu de le subir.


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