La Sibérie : terre sino-russe ?

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La Sibérie, avec ses 13 millions de km2, s’étend de l'Oural à l'océan Pacifique. Elle possède une immense façade maritime sur l’océan Arctique au nord et partage 14.000 km de frontière au sud avec le Kazakhstan, la Mongolie et la Chine. Elle représente 77% de la surface de la Russie actuelle et regorge de ressources naturelles encore peu exploitées : forêts, minéraux, gaz, pétrole, etc. Le réchauffement climatique est par ailleurs en train de la transformer en terre agricole riche de potentiel.
Trait d’union entre l’Europe, l’Asie et le monde turcophones, la Sibérie est une terre de rencontre et de contraste appelée à jouer un rôle de laboratoire dans l’interpénétration des civilisations.

Avec moins de 40 millions d’habitants, la Sibérie est aussi un espace presque vide (3,5 habitants au km²) qui jouxte le voisin chinois, pays le plus peuplé de la planète (1,4 milliard d’habitants).
Les débuts de la colonisation de la Sibérie par la Russie commence au 16ème siècle mais la mainmise de l’empire russe sur l’ensemble du pays est récente : la partie orientale n’a été arrachée à la Chine qu’à la suite du traité « inégal » d’Aigun imposé à l’Empire du Milieu en 1858, et confirmé par la convention de Pékin signée en 1860.Sur les 8 districts fédéraux que comporte la Russie, la Sibérie en compte trois : le district de l’Oural (autour de Iekaterinbourg), le district de Sibérie (autour de Novossibirsk) et le district d'Extrême-Orient (autour de Khabarovsk). Ces deux derniers sont particulièrement exposés à l’influence chinoise. Certes la Chine n’a pas de revendication territoriale sur le territoire de la Fédération de Russie mais comme le rappelait fort justement Michel Nazet lors du festival de géopolitique de Grenoble la « plus grande Chine » faisait au 18ème siècle plus de 13 millions km2 et, en chinois, frontière signifie à la fois « limite des territoires impériaux », « limite des territoires en cours d’acquisition » et « limite territoriale des rapports de force ».

Le taux de natalité s’est effondré partout en Russie, de plus dans l’est sibérien de nombreux Russes partent s’installer à Russie d’Europe. Avec une densité de 1,2 habitant au km2, l’Extrême-Orient russe, dépeuplé, attire les chinois. Ils viennent travailler dans des sociétés russes en recherche de main d’œuvre peu gourmande sur les salaires, ils sont salariés de sociétés chinoises qui s’établissent en Sibérie ou encore ils sont des entrepreneurs tentant l’aventure sibérienne pour leur propre compte.

Les données statistiques font défaut mais les minorités chinoises sont de plus en plus visibles dans les grandes villes comme Khabarovsk, Irkoutsk ou Vladivostok.
Au sud du district d’Extrême Orient se trouve la région de l’Amour qui compte quelque 850.000 habitants pour une superficie de 361900 km carrés soit l’équivalent du Japon (372.200 km carrés). Blagovechtchensk, la ville la plus important de la région (220.000 habitants) est à 7985 km de Moscou par le chemin de fer mais à quelques centaines de mètre de la Chine. De l’autre coté du fleuve Amour qui marque la frontière avec la Chine, se trouve la ville d’Heihe. Blagovechtchensk et Heiche illustrent l’interpénétration des cultures russes et chinoise en Sibérie. De nombreux événements (culturels, sportifs, éducatifs) russo-chinois ont lieu de part et d’autre de la frontière : la traversée « Amitié » de l’Amour par les nageurs russes et chinois, la « spartakiade » de jeunesse pour les étudiants des deux villes, le festival « Le monde sans étrangers » ou toutes les minorités nationales habitants les deux villes sont représentées, etc. A l’Université de « Blago » le Mandarin est la première langue étrangère enseignée. L’hôtel « Asie », le plus haut de la ville, a été construit par l’entreprise chinoise Huafu. La chute du rouble favorise les affaires en Sibérie et les touristes viennent acheter à bon prix, entre autres, les élégants bijoux russes en or et améthyste. De nombreux chinois se sont établis de façon permanente à Blagovechtchensk et aux environs pour travailler principalement dans la restauration, la construction et l’agriculture où ils exploitent les terres d’anciens kolkhozes délaissés.

Dans le Primorié, sur la cote pacifique, la compagnie chinoise Wen Lian investit 250 millions d’euros pour développer un complexe aquacole pour la production de pétoncles et de concombres de mer[1].

A l’est du lac Baïkal, le pouvoir régional de Transbaïkalie, vient de louer, pour 49 ans, 150.000 hectares de terres à la société chinoise  Zoje Resources Investment  contre un loyer de 250 roubles (4 euros) par hectare et par an. Les investisseurs chinois prévoient le déploiement d’un projet agro-industriel doté d’un budget de 300 millions de dollars. Pour les autorités russe ce projet permet de valoriser une terre qui, comme 40% du territoire russe, est en friche. Pour les Chinois c’est une des nombreuses opérations qu’ils mènent sur tous les continents pour assurer leur sécurité alimentaire.

La Chine participe également au développement de l’infrastructure de la Sibérie : ligne ferroviaire reliant la Chine aux grandes villes sibériennes comme Iekaterinbourg ou Vladivostok, construction de route, de gazoducs et d’oléoducs pour transporter le gaz et le pétrole russe vers la Chine, etc. Les banques chinoises sont également très actives pour accompagner les investisseurs chinois mais aussi les particuliers et les entreprises russes impliqués dans les projets qu’ils estiment stratégiques ou structurants pour les relations entre les deux pays.

Certains en Russie s’inquiètent de cette présence croissante de la Chine en Sibérie. Ils craignent que le déséquilibre démographique entre les deux pays ne débouche sur la perte de la souveraineté de la Russie sur la Sibérie. C’est aller vite en besogne. L’annexion de la Sibérie par la Chine n’est pas d’actualité mais par contre le processus en cours actuellement pourrait déboucher sur une sorte de condominium: la Russie, apportant la terre, la Chine apportant les capitaux et les hommes pour la valoriser.

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[1] les concombres de mer ou Holothurie sont des échinodermes comme les oursins ou les étoiles de mer

A propos

Animé par Jacques Carles et Michel Granger, tous deux ingénieurs et « Philosophiae Doctor » de l’Université de Montréal, ce site se propose de collecter les nombreux signaux faibles qui annoncent déjà ce que sera demain et d'analyser les grandes forces qui sont à l’œuvre en ce début de 21ème siècle. L'objectif n'est cependant pas de prévoir ce que sera l’avenir mais plus modestement d’inciter à la réflexion pour agir collectivement et maitriser notre futur au lieu de le subir.


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