L’Europe, de l’Atlantique à l’Oural

Europe de l'Atlantique à l'OuralDans un monde qui se globalise, la religion, la région, la langue apparaissent comme des boucliers à ceux qui sont en quête d’identité. L’Europe n’échappe pas à ce phénomène. De nombreuses revendications d’autonomie régionale voire d’indépendance se font entendre, jusqu’au cœur même de l’Europe, où Flamands et Wallons sont tout près de faire éclater la Belgique. En Espagne, les autonomistes sont au pouvoir en Catalogne et Basques, Galiciens, Andalous ou encore Aragonais ont par ailleurs déjà obtenu une reconnaissance de leurs spécificités culturelles. En Italie, pays dont l’unité est récente (1861) la Padanie (Lombardie), la Vénétie, le Frioul, la Sardaigne et dans une moindre mesure la Sicile, ont des revendications spécifiques, les Lapons en Scandinavie veulent un pays à eux, dans le Royaume plutôt désuni du Brexit, les Ecossais et les Gallois se verraient bien un avenir à part de l’Angleterre. En Frise aux Pays-Bas, en Silésie en Pologne et même en Bavière, en Allemagne, les aspirations à des droits culturels particuliers se font jour. En France, lors des dernières élections régionales, les Corses ont voté majoritairement pour les partis autonomistes et des mouvements identitaires existent en Alsace, en Bretagne et au pays Basque.

Ces aspirations régionalistes ne sont pas antinomiques de la construction de l’Europe. Elles sont plutôt à mettre en regard du mode de fonctionnement des institutions européennes et notamment du principe de subsidiarité qui vise à privilégier le niveau inférieur d'un pouvoir de décision aussi longtemps que le niveau supérieur ne peut pas agir de manière plus efficace.

Dans les faits ce principe amène à faire jouer aux Régions un rôle de plus en plus important au détriment des états. Le Comité des Régions, sorte de Sénat européen, dont les membres sont issus des élus des collectivités locales et régionales veille à l’application de ce principe. Le Comité des Régions n’a qu’un rôle consultatif mais il a le droit de saisir la Cour de justice européenne en cas de manquement à cette règle d’or. Le Comité des Régions promeut par ailleurs la « Charte pour la gouvernance à multiniveaux en Europe » qu’il a rédigé en 2014 pour inciter les administrations nationales à mettre en pratique les principes et mécanismes préconisés dans la Charte européenne de l'autonomie locale et régionale du Conseil de l'Europe.

Les états-nations tels qu’on les connaît en Europe et dont la France est l’archétype perdent ainsi de leur pouvoir par le haut au profit de l’Europe et par le bas au profit des régions. Ceci la construction ou la reconstruction d’un sentiment identitaire plus fort au niveau local et moindre au niveau national. Tout être humain a un besoin fort d’appartenance à une identité mais il ne peut multiplier les niveaux d’appartenance. Une double identité est déjà beaucoup, une triple est presque impossible. Tout laisse à penser qu’en Europe, ce sont les états actuels, souvent récents à l’échelle historique (l’Allemagne et l’Italie ont moins de 2 siècles par exemple), qui s’effaceront au profit des Régions dont l’existence est pour beaucoup millénaires. Une vision défendue dès 1968 par Yann Fouéré, militant séparatiste breton et fervent partisan du fédéralisme européen, dans son livre "L'Europe aux Cent Drapeaux"[1].

Différent du régionalisme, le communautarisme apparu récemment en Europe est un autre facteur qui favorise le délitement des états-nations. Le communautarisme des citoyens issus de l’immigration est une sorte de résistance passive à l’intégration, un refus conscient ou inconscient d’appartenir à la communauté nationale du pays d’accueil, avec ses règles et ses valeurs. Il est favorisé d’une part par les nouvelles technologies qui rendent beaucoup plus facile le maintien de racines avec la culture et le pays d’origine. Il est aussi le symptôme d’une Europe qui n’a pas encore un projet idéologique clair. A trop faire pénitence de son passé, à trop douter et à trop dénigrer son présent, l’Europe ne suscite plus l’enthousiasme. Dans le passé, l’immigrant était fier d’adhérer à sa nouvelle nation et il voyait sa naturalisation comme une promotion. Aujourd’hui la société européenne n’a pas assez de vision collective, ambitieuse et généreuse pour susciter un désir d’intégration. Bref il lui manque encore une âme.

Comme pour toutes les regroupements territoriaux que le monde a connu, il faut s’attendre à ce que dans quelques années la situation à l’intérieur du périmètre de l’union soit bien différente de celle qui aurait prévalu sans union : la répartition des populations et leur intégration dans l’espace commun, les salaires, les prix, la productivité du travail, les normes sociales et les valeurs seront déterminées par le périmètre de la frontière commune de la nation européenne. Or sur ce dernier point nous ne sommes pas à la fin de l’histoire.

En Europe, après l’effondrement de l’URSS, les 3 pays baltes[2] , la Biélorussie, l’Ukraine, la Moldavie se sont séparés de la Russie, la Tchécoslovaquie a donné naissance à la République Tchèque et à la Slovaquie, la Yougoslavie s’est fragmentée en Slovénie, Croatie, Bosnie Herzégovine, Serbie, Monténégro, Macédoine et Kosovo. La Transnistrie, séparatiste de la Moldavie n’est pas reconnue au plan international mais elle est bien indépendante de facto. Certains de ces pays ont déjà rejoint l’Union Européenne. Tous ont vocation à le faire et même l’adhésion de la Russie à l’espace communautaire est une option probable.

L’Europe de l’Atlantique à l’Oural chère au général De Gaulle est en effet dans le sens de l’histoire même si le chemin est encore long du fait des grandes disparités entre les pays. Par exemple le salaire net mensuel dépasse en moyenne les 3000 euros au Luxembourg alors qu’il n’est que de l’ordre de 700 euros en Russie. A l’est, les écarts se réduisent néanmoins au fil des ans avec un rythme d’augmentation annuel des salaires qui se rapproche actuellement des 10%. Par comparaison, le salaire mensuel moyen en Chine est d’environ 450 euros.

Au 18ème siècle, le tsar Pierre le Grand fixa la limite du continent européen au massif de l’Oural et au fleuve Oural et décida de faire de Moscou une des grande capitale européenne. De par la géographie et la culture, la Russie est une puissance européenne. Avec une superficie de 3 960 000 km2, la Russie européenne représente environ 40 % de la péninsule européenne avec ses 5 districts fédéraux 

  • Le district central (Moscou) - 39 millions d’habitants,
  • le district du nord-ouest (Saint Pétersbourg) - 13 millions d’habitants,
  • le district du sud (Rostov sur le Don) – 14 millions d’habitants,
  • district de la Volga (Novgorod) 30 millions d’habitants
  • district du Caucase du nord - 9 millions d’habitants

Compte-tenu de son faible taux de natalité, la population de la Russie se réduit mais à la fin du siècle, selon les prévisions de l’ONU, la Russie d’Europe comptera encore environ 90 millions d’habitants, à peu près comme l’Allemagne ou la France.

Au-delà des péripéties du moment, la Russie et l’Europe ont des liens anciens et historiques. Ces liens ont été ravivés après la fin de l’ère soviétique. En 1997, l’Europe et la Russie ont conclu un premier Accord de Partenariat et de Coopération (APC). Cet accord fixe les principaux objectifs communs, il établit le cadre institutionnel pour les contacts bilatéraux et prévoit des activités et un dialogue dans de nombreux domaines. D’une durée initiale de dix ans, il a été reconduit automatiquement chaque année.

Lors du Sommet de Saint-Pétersbourg, en 2003, dans le cadre de cet accord, les deux parties se sont entendues à renforcer leurs activités de coopération en créant à long terme quatre « espaces communs » :

  • L’espace économique, avec notamment une coopération dans les domaines de l’énergie, de l’environnement, du transport et des télécommunications. L’Europe est ainsi devenu le premier client de la Russie et la Russie est aujourd’hui le premier fournisseur d’énergie de l’Union. La coopération dans ce domaine continue de se renforcer. Ainsi en 2017, le président russe Vladimir Poutine et Patrick Pouyanné, le PDG du pétrolier français Total ont inauguré le démarrage du colossal complexe méthanier construit sur la péninsule de Yamal sur l’océan arctique à la frontière entre Russie d’Europe et Sibérie. Une première cargaison de gaz naturel liquéfiée a été chargée à bord du « Christophe-de-Margerie »,  un navire méthanier brise-glace de 300 mètres de long. Total participe à hauteur de 20% à ce projet piloté par le russe Novatek, actionnaire à 50,1 %. Le solde du capital est détenu par deux groupes chinois : le pétrolier CNPC et le fonds Silk Road. Malgré l’opposition de l’Amérique de Trump qui veut exporter son gaz de schiste en Europe, l’intégration énergétique de l’Europe et de la Russie va encore franchir une autre étape avec le projet Nord Stream 2, un gazoduc de 1.200 km qui reliera la Russie à l'Allemagne par la Baltique, doublant le gazoduc Nord Stream 1 inauguré en 2011. Le russe Gazprom est le principal intervenant, avec les allemands Uniper et Wintershall (BASF), l'autrichien OMV, l'anglo-néerlandais Shell et le français Engie.
  • l’espace de liberté, de sécurité et de justice : respect des droits de l’homme, immigration clandestine, sécurité aux frontières… 

  • l’espace commun de sécurité externe, qui vise à renforcer la coopération en matière de politique étrangère et de sécurité, prévention des conflits, gestion des crises ;

  • l’espace commun de recherche, d’éducation et de culture : promouvoir la coopération notamment à travers des programmes d’échange qui contribueront à renforcer les liens entre les personnes et la compréhension mutuelle entre les sociétés. La Russie est ainsi étroitement associé au projet européen « Horizon 2020 » avec son 7ème programme cadre de recherche et de développement technologique (PCRDT 7). Les domaines concernés sont nombreux et tournés vers le futur : aéronautique, espace, matériaux, nanosciences et nanotechnologies, climat, etc. La Russie participe aussi à plusieurs programmes ERA.Net comme Net RUS Plus dont l’objectif spécifique est de créer une collaboration dans la recherche et sur le long terme entre la Russie et les Etats membres de l'Union européenne

Depuis 2014, un accord intervenu entre la France et la Russie permet la reconnaissance réciproque des études, des qualifications et des grades universitaires. Cet accord intergouvernemental porte à la fois sur les diplômes français en Russie et russes en France, ainsi que sur les niveaux intermédiaires entre ces diplômes, du baccalauréat au doctorat. Les nouveaux bacheliers français peuvent ainsi postuler pour entrer dans une université russe dans les mêmes conditions que les diplômés russes du secondaire. De même, un étudiant russe ayant achevé sa première année de "Maguistratura" peut sans restriction administrative candidater en deuxième année de Master en France. L’accord permet donc de faciliter la mobilité étudiante entre les deux pays et renforce également la lisibilité des diplômes français et russes sur les marchés du travail.

La réception au château de Versailles de Vladimir Poutine par le président français Emmanuel Macron quelques semaines à peine après son élection de 2017 est significative de la volonté française d’un dialogue constructif avec la Russie.

L’Allemagne, ennemie d’hier, a renoncé à l’arme nucléaire. Comme la France, elle jouit à présent d’un grand capital de sympathie en Russie. Les dirigeants russes apprécient ses prises de position mesurées lors des crises internationales et son implication pour développer les relations entre l’Union européenne et la Russie. L’Allemagne, devenue le plus important partenaire commercial de la Russie, entretient ainsi des relations de plus en plus cordiales avec Moscou.

Selon les traités fondateurs de l’Europe rien n’empêche l’adhésion de la Russie à l’union européenne. L’article 237 du Traité de Rome (1957) repris dans le Traité de Maastricht (1992), stipule que « tout Etat européen peut en devenir membre ». Sur un plan historique et sur une longue période la Russie a d’ailleurs toujours été pro-européenne, bien davantage que l’Angleterre ou la Turquie. Contrairement à ce que pourrait laisser à penser les medias et indépendamment des tensions du moment qui peuvent exister entre Moscou et Bruxelles, les Européens sont à une écrasante majorité favorable à un rapprochement avec la Russie. Un sondage récent, réalisé par l’institut IFOP, révèle ainsi que 87% des Allemands, 85 % des Polonais ou encore 79% des Français souhaitent l'amélioration des relations avec la Russie.

Pour peu que les citoyens d’Europe imposent une démocratie à l’échelle du continent, l’Europe peut répondre au besoin d’identité des Européens.

Une identité européenne implique d’abord une adhésion à des valeurs et à des principes communs mais elle n’est pas synonyme d’uniformisation. L’aspiration des peuples d’Europe à s’unir est très forte, à condition que soient garanties les identités nationales et régionales. Si les institutions européennes évoluent pour prendre en compte cette nécessité de conserver l’extraordinaire richesse culturelle et linguistique du continent, les citoyens feront de l’Europe le continent de la Culture et des cultures auquel on est fier d’appartenir. Ceci implique de développer davantage encore les échanges entre européens. Une priorité est aussi de favoriser le multilinguisme des jeunes générations comme de nombreuses grandes nations ont réussi à le faire. Les nouvelles technologies de traduction automatiques, écrites et vocales devraient faciliter le processus. L’Europe peut alors devenir une patrie où les citoyens participent au projet global tout en restant fidèle au territoire qui les a vu naître.

D’ici la fin du siècle, l’Europe, unifiée de l’Atlantique à l’Oural, incluant la Russie mais aussi l’Ukraine et l’Arménie, aura le poids nécessaire pour maintenir le continent dans le jeu des grandes puissances du monde multipolaire. En mutualisant ses forces militaires et ses forces de polices elle assurera mieux sa défense et sa sécurité. En gérant la justice et la fiscalité au niveau continental elle pourra promouvoir plus d’équité et moins d’inégalités. En mettant en place un véritable contrôle citoyen de l’action parlementaire elle s’imposera comme un modèle de démocratie. Ayant abandonné toute velléité d’hégémonie, elle n’en occupera pas moins une place centrale dans la coopération mondiale par son éthique, ses bonnes relations et ses liens historiques avec le reste du monde



Europe : tous les états européens y compris Russie d’Europe (source OCDE)

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[1]Yann Fouéré : "L'Europe aux Cent Drapeaux" (Presses d'Europe, 1968)
[2] Estonie, Lettonie, Lituanie

A propos

Animé par Jacques Carles et Michel Granger, tous deux ingénieurs et « Philosophiae Doctor » de l’Université de Montréal, ce site se propose de collecter les nombreux signaux faibles qui annoncent déjà ce que sera demain et d'analyser les grandes forces qui sont à l’œuvre en ce début de 21ème siècle. L'objectif n'est cependant pas de prévoir ce que sera l’avenir mais plus modestement d’inciter à la réflexion pour agir collectivement et maitriser notre futur au lieu de le subir.


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