L’Eau: un bien rare et précieux

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L'eau recouvre 72% de la surface du globe et la quantité d’eau présente sur Terre est estimée à 1,4 milliard de milliards de mètres cube ! La plus grande partie (97,2%) de cette eau se trouve dans les mers et les océans. L’ensemble des eaux douces ne représente donc que 2,8% du volume global dont 2,1% sous forme de glace et de neiges permanentes (glaciers, banquise, inlandsis). L’eau douce disponible ne représente au final que 0,7% du total de l’eau présente à la surface de la terre.

De l’eau est par ailleurs stockée en profondeur dans le manteau terrestre entre 30 et 2 900 km de profondeur. C’est ce qui explique que le gaz libéré lors d’une éruption volcanique est constitué aux trois quarts par de la vapeur d’eau. On estime qu’environ 5.000 milliards de mètre cube d’eau sont ainsi rejetées des entrailles de la terre chaque année. A l’inverse environ 100 milliards de mètres cube d’eau sont englouties dans les zones de subduction où la croûte océanique plonge dans le manteau. La quantité d’eau contenue dans le manteau terrestre sous forme d’hydrates métalliques pourrait représenter, selon certains scientifiques, une quantité équivalente à celle de nos océans voire bien davantage.

Le volume disponible des ressources naturelles en eau peut être très variable d’un pays à un autre : cela va de plus de 80.000 m³/habitant/an (Norvège, Gabon, Canada…) à moins de 500 m³/habitant/an : Malte, Israël, Koweït, Bahreïn, Emirats Arabes Unis, Malte, Singapour, Jordanie, Chypre … Neufs pays concentrent à eux seuls près de 60 % des ressources naturelles renouvelables d’eau douce du monde (Brésil, Fédération Russe, Indonésie, Chine, Canada, Etats-Unis, Colombie, Pérou et Inde) et dans le même temps 10% de la population mondiale vit en situation de stress hydrique (avec moins de 1700 m3 d’eau par an et par personne) : Afrique saharienne, Afrique Australe, Moyen Orient, Asie centrale.
Cette dernière situation va s’aggraver dans les années à venir  pour près des deux-tiers de l’humanité. La demande en eau va en effet exploser du fait de la croissance démographique, de l’irrigation dont l’agriculture est de plus en plus dépendante, du développement industriel, de l’urbanisation et des nouveaux modes de vie. Même pour des pays riches en eau, des tensions peuvent apparaître dans certaines régions du fait de l’augmentation exponentielle des prélèvements.
Selon une étude menée par une équipe de chercheurs californiens[1] sur 37 nappes aquifères étudiées, en Chine, en Inde, aux Etats-Unis et en France, 21 ne parviennent plus à maintenir leur niveau. En Inde, par exemple, le réservoir du bassin du Ganges baisse de plus de 6 cm chaque année du fait de l’accroissement de la population et de prélèvements massifs pour l’irrigation. L’épuisement des nappes phréatiques est également un risque réel dans certaines provinces chinoises ayant développé l’irrigation à grande échelle.

Lors de la grande sécheresse qu’a connu la Californie entre 2011 et 2016, les nappes phréatiques ont atteint leur plus bas niveau depuis plus d’un millénaire et des centaines de puits se sont retrouvés à sec. Malgré les tempêtes et les inondations qui ont suivi depuis, ces nappes ne se sont toujours pas reconstituées à leur niveau initial car la Californie grosse consommatrice d’eau, est devenue structurellement déficitaire et doit importer le précieux liquide des états environnants.

La quantité d’eau disponible par personne, qui était de 17.000 m3 en 1950, tous usages confondus, passera en dessous de 5.000m3 par personne en moyenne vers 2050, avec toujours de grandes disparités entre les régions. L’agriculture restera le secteur le plus consommateur d’eau et des tensions pourront apparaître entre les différents usages. La situation devrait néanmoins pouvoir être gérée par une meilleure gestion des ressources d’eau de la planète et par le progrès technologique qui rendra économiquement possible le dessalement de l’eau des océans : si le Français pourra continuer de boire son eau de source des Alpes, le Californien devra sans doute se contenter d’eau de mer dessalée.

Pas moins de 148 pays comptent au moins un bassin hydrographique partagé avec un pays voisin et plus de 40 % de la population mondiale réside dans ces bassins fluviaux transfrontaliers. Dans ces zones, l’eau peut devenir une cause de tensions ou au contraire de coopération.
Les contentieux à propos de l'eau sont nombreux à travers le monde mais les risques d’affrontement les plus sévères se trouvent au Proche-Orient, une région fortement marquée par l’aridité où l’eau est une ressource rare et convoitée. Ainsi le bassin du Jourdain, partagé entre Israël, la Jordanie, la Syrie, le Liban et les territoires palestiniens de Cisjordanie cristallise les tensions. Le fleuve, avec le Yarmouk son principal affluent et ses nappes aquifères souterraines constitue la principale ressource d’eau de la région. Son débit représentait il y a encore quelques années près de 1,3 milliard de m3 par an avant qu’il ne se jette dans la mer morte. Ainsi que le relatait peu de temps avant sa mort, le regretté Rezeq Faraj[2] "les ponctions excessives dans le Jourdain et le Yarmouk ainsi que le pompage par Israël du lac Tibériade ont transformé le Jourdain en une rivière qu’on traverse à pied. Il n’y a presque plus d’eau qui se déverse dans la mer Morte… Les ressources en eau du Jourdain sont surexploitées. Cette situation alarmante est due à l’augmentation de la population et aux besoins agricoles et industriels. De plus, la pollution a grandement détérioré la qualité de l’eau disponible dans le bassin fluvial." Depuis, malgré les tensions, Israéliens, Jordaniens et Palestiniens ont signé un accord pour sauver la mer Morte. Un canal souterrain de 180 Km de long reliant la Mer Rouge à la Mer Morte devrait être construit ainsi qu’une usine de désalinisation d’eau de mer pou résoudre la pénurie d’eau potable de la région et sauver le trésor culturel qu’est la mer Morte.

Un autre problème dans la région concerne le Tigre et l’Euphrate qui prennent leur source en Turquie mais qui alimentent également l’Irak et la Syrie. La Turquie a construit de nombreux barrages sur le cours supérieur de l’Euphrate et dispose ainsi d’un moyen de pression sur ses deux voisins en ayant la possibilité de réguler le débit d’eau en aval. Les tensions sont donc toujours présentes en Mésopotamie mais depuis la « guerre de l’eau », qui eut lieu 2500 ans avant notre ère entre les cités antiques de Lagash et d’Umma, les conflits armés pour l’eau ont toujours pu être évités. Espérons qu’il aille encore ainsi longtemps.

De nombreux exemples incitent d’ailleurs à l’optimisme et montrent que la sagesse finit par l’emporter. Pour encourager cet esprit de coopération dans le domaine de l’eau, l’UNESCO a inscrit symboliquement, en 2009, au patrimoine culturel immatériel de l’humanité, le Tribunal des eaux de la Plaine de Valence (Espagne), une institution séculaire, qui permet d’éviter que ne dégénèrent les conflits entre agriculteurs. Tous les jeudis, sur la place de la cathédrale de Valence, les membres du Tribunal des eaux se réunissent pour arbitrer en audience publique les conflits concernant la distribution de l’eau des huit canaux irriguant les 1700 hectares de terres où sont produits des agrumes, du riz, du raisin et des pêches pour toute l’Espagne et pour l’exportation.

Depuis la fin de la seconde guerre mondiale, les Nations-Unies, ont recensé plus de 500 traités ou accords concernant l’eau de bassins internationaux. Par exemple, depuis vingt ans, la Bolivie et le Pérou ont mis en place une Autorité binationale autonome pour une gestion partagée du Lac de Titicaca et désamorcer les éventuels conflits liés à l’utilisation de l’eau et à favoriser la coopération. En 2012 la Moldavie et l’Ukraine ont signé un traité bilatéral de coopération pour la prévention et le contrôle de la pollution des eaux du bassin du Dniestr, la régulation du débit du fleuve et la préservation de la biodiversité. Le Traité sur l’eau de l’Indus, signé par le Pakistan et l’Inde en 1960, a survécu à trois conflits importants et reste d’actualité aujourd’hui encore.L’aquifère Guarani dessert l’Argentine, le Brésil, le Paraguay et l’Uruguay. En 2010, les quatre pays ont signé un accord de coopération pour renforcer la protection environnementale et assurer une utilisation raisonnée de cette ressource. Le Canada et les Etats-Unis partagent de nombreux cours d'eau et certains des plus grands lacs du monde. Depuis des décennies, en vertu d’un accord bilatéral, une Commission mixte internationale vise à aider les gouvernements des deux pays à trouver des solutions aux problèmes concernant leurs eaux limitrophes.

Si la gestion commune de l'eau peut être un facteur de pacification, elle ne peut résoudre à elle seule le problème global du climat.
Avec le réchauffement climatique qui s’accélère, les scientifiques n’excluent pas des changements importants dans les régimes de précipitation et d'évaporation susceptibles d’accentuer la pénurie d’eau par endroit et de l’inverser ailleurs. Ainsi à la fin du 21ème siècle, un milliard de terriens pourraient se retrouver dans une situation de pénurie d'eau absolue (avec moins de 1000 m3 d’eau par an et par personne). Les situations les plus difficiles seraient rencontrées dans les zones de fortes populations des pays du Moyen-Orient, de certains pays d’Afrique, du sud de la Chine, voire du Sud de l’Europe ou en Californie. En revanche, les moussons pourraient être plus importantes et s’étendre pour apporter des pluies et plus d’humidité qu’aujourd’hui dans le sud de l'Inde, dans la Chine dans certaines parties de l'Afrique de l'Est. De tels dérèglements sont d’ailleurs déjà observés un peu partout dans le monde comme le rappelle la crise du barrage d'Oroville de 2017. Ce barrage, le plus grand du monde, situé en Californie, au nord de Sacramento, a failli être emporté du fait de pluies catastrophiques qui se sont abattues sur la région pendant tout le premier trimestre 2017. A l’époque, plus de 180.000 personnes vivant le long de la rivière Feather avaient dû être évacuées.

Un réchauffement climatique non maîtrisé pourrait avoir des conséquences encore insoupçonnées s’il entrainait la fonte des glaces polaires.

Au rythme actuel des émissions de gaz à effet de serre, de la surpêche et des pollutions de toutes sortes que génère l’activité humaine, les océans ne constitueront plus qu’une vaste étendue d’eau sans vie à l’horizon 2100 prévient Michael Mann le directeur du Centre de Recherche des Sciences de la Terre de l’Université de Pennsylvanie. De plus la fonte des glaces de l’Arctique et de l’Antarctique apportera des masses considérables d’eau douce avec pour conséquence, la baisse de la salinité des eaux et une augmentation du niveau des océans qui selon certains scénarios pourraient atteindre 1,5 mètres à la fin du siècle.

Plus inquiétants encore, certains experts, à la lumière des dernières données disponibles, réévaluent à la hausse cette augmentation du niveau des mers. Ainsi James Hansen, professeur associé au Département des sciences de la Terre et de l’environnement de l’université Columbia, qui un temps dirigea l’équipe de climatologie de la NASA, arrive à la conclusion que la fonte des glaces polaires mettra 10 fois moins de temps que prévu et que le niveau des mers augmentera de plus de 3 mètres en moins de 50 ans.  Une élévation du niveau des mers est inévitable et se produira avant la fin de ce siècle » affirme-t-il, avant d’ajouter que « les conséquences sociales et économiques pourraient bien être dévastatrices[3].

Dans un tel cas de figure, de nombreuses villes y compris New-York et bien d’autres mégalopoles disparaitraient. L’Amérique centrale serait un détroit séparant l’Amérique du nord de l’Amérique du sud, l’Angleterre ne serait plus qu’un chapelet d’îles, l’Inde serait coupée de l’Asie et un bras de mer isolerait l’Europe du sud (Italie, Serbie, Grèce, etc.) du reste du continent. Dans un tel contexte, pour James Hansen il ne fait aucun doute que « les conflits résultants des migrations forcées et de l’effondrement économique rendront la planète ingouvernable et mettront notre civilisation en péril ».

L’ancien patron de la climatologie de la NASA est connu pour ses positions alarmistes mais il ne s’est pas souvent trompé. Espérons que, pour cette fois, son évaluation du délai nous séparant de la catastrophe soit pessimiste et que nous mettions à profit les décades à venir pour faire mentir ces sombres prévisions.

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[1] A.S. Richey et al. Quantifying renewable groundwater stress with GRACE, Water Resour. Res., 51, 5217–5238.
[2] Rezeq Faraj : « Palestine, le refus de disparaître »   Né en Palestine en 1943 et mort au Canada en 2009, pacifiste et cofondateur de l’organisme Palestiniens et juifs unis, Rezeq Faraj  prônait la création d’un État unique et fustigeait les ayatollahs de tous bords
[3] James Hansen - Conférence TED, février 2012

A propos

Animé par Jacques Carles et Michel Granger, tous deux ingénieurs et « Philosophiae Doctor » de l’Université de Montréal, ce site se propose de collecter les nombreux signaux faibles qui annoncent déjà ce que sera demain et d'analyser les grandes forces qui sont à l’œuvre en ce début de 21ème siècle. L'objectif n'est cependant pas de prévoir ce que sera l’avenir mais plus modestement d’inciter à la réflexion pour agir collectivement et maitriser notre futur au lieu de le subir.


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