La course aux terres arables

 terre arable

Sur les 13 milliards d’hectares de terres émergées de la planète, seuls 1,6 milliard d’hectares sont des terres arables, le reste est occupé par la forêt (4,0 milliards d’hectares), les prairies ou les pâturages (3,3 milliards d’hectare) et les terres inutilisables (l’antarctique, les déserts, les iles rocheuses, le zones urbaines, etc.). Les terres arables sont donc limitées.

Dans le futur, selon la FAO, les terres encore disponibles mais de bonne qualité se feront rares, surtout si on veut protéger les grandes forêts tropicales pour préserver l’équilibre climatique et la biodiversité.
Le réchauffement climatique devraient bien rendre exploitables de nouvelles terres au nord mais d’autres seront atteintes par le processus de désertification (notamment dans les régions du Sahel, en Australie, en Espagne, etc.). Il faudra aussi compenser les terres devenues stériles par l’érosion, la salinisation ou la surexploitation et celles perdues par l’industrialisation ou l’urbanisation, en particulier en Asie. Au global, moins de 200 millions d’hectares pourraient être encore ajoutés aux 1600 millions d’hectares déjà exploités actuellement mais guère davantage.

Les terres arables seront-elles alors suffisantes pour nourrir la population humaine qui va connaître son apogée au cours de ce siècle et dont les attentes seront plus fortes avec l’élévation de leur niveau de vie ? La pression démographique, dans un contexte de changement climatique, ne va-elle pas engendrer une compétition de plus en plus âpre pour la terre ? L’insécurité alimentaire va-t-elle s’aggraver en particulier pour les populations vulnérables d’Afrique et d’Asie ?

Pour répondre à ces questions, il faut d’abord prendre la mesure de la grande hétérogénéité des situations rencontrées dans les différentes parties du monde. Les différences viennent de la surface de terre arable disponible pour une population donnée. Entre le Canada, qui dispose de 1,34 hectare par habitant, et la Chine, qui ne dispose que d’un dixième d’hectare, l’écart est considérable. Les différences viennent aussi des niveaux technologiques et des disponibilités en capitaux pour tirer parti de la ressource. Par exemple, l’Egypte et Israël disposent tous les deux du même très faible niveau de dotation en terre arable par habitant : environ 0,05 hectare. L’Egypte qui fut longtemps considéré comme le grenier à blé de la Méditerranée est aujourd’hui loin de l’autosuffisance alimentaire. La malnutrition est le lot de 30% des enfants égyptiens, soit l'un des taux les plus élevés au monde. A l’inverse, Israël est auto-suffisant à 95 % pour ses propres besoins alimentaires et le pays est devenu un important exportateur de produits frais. En dépit d’un climat peu propice à l'agriculture et d’un territoire à moitié désertique, Israël est un leader des technologies agricoles.

Le tableau ci-dessous illustre la situation actuelle et celle prévue à plus long terme des surfaces de terres arables par habitant pour quelques pays significatifs de cette diversité.

Terres arables
(
hectare/habitant) [1]

 

2015
(référence)
 2050
(prévision)
2100
(prévision)
 Canada 1,34 1,17 1,04
 Russie 0,87 0,94 1,01
 USA 048 0,40 0,35
 France 0,30 0,28 0,26
 Nigéria 0,22 0,10 0,05
 Algérie 0,21 0,15 0,14
 Inde 0,13 0,10 0,11
 Chine 0,10 0,10 0,13
 Israël 0,05 0,05 0,05
 Egypte 0,04 0,03 0,03
 Qatar 0,01 < 0,01 < 0,01
 Singapour < 0,01 < 0,01 < 0,01
 Monde 0,22 0,16 0,14

[1] Tableau établi à partir des moyennes des données et des projections disponibles des bases documentaires des Nations-Unis et plus particulièrement celles de la FAO (FAOSTAT), du modèle GAEZ (Global Agro-Ecological Zones) développé par l’IIASA (International Institute for Applied Systems Analysis), des études de l’IFPRI (International Food Policy Research Institute) et du SAGE (Center for Sustainability and the Global Environment) de l’Université du Wisconsin-Madison.

Au cours des 50 dernières années, l’irrigation et les progrès techniques ont permis de doubler voire de tripler la production agricole des terres arables. Cette productivité accrue a cependant, dans bien des cas, été accompagnée d’une dégradation de l’environnement.

L’agriculture utilise 70% de toute l’eau tirée des aquifères, des cours d’eau et des lacs. Elle profite surtout aux agriculteurs dotés de terres productives et jouissant d’un accès à l’eau. Les petits producteurs ne bénéficiant pas des mêmes avantages sont condamnés à exploiter des terres pauvres et à la merci des aléas climatiques.

 

Aujourd’hui, près d’un milliard de personnes souffre encore de malnutrition, en particulier en Afrique subsaharienne et en Asie. Selon la FAO, dans les pays en développement, même si la production agricole double de nouveau d’ici à 2050, une personne sur vingt (environ 370 millions) risque encore d’être touchées par la faim, dont la plupart, toujours en Afrique et en Asie, faute de terres ou de moyens financiers et technologiques pour améliorer les rendements.

La technologie a aussi ses limites et, sur certains sols, même de gros moyens mis en œuvre ne parviennent plus à générer des gains de productivité significatifs. La Chine, dont les ressources en terres arables sont déjà exploitées à leur quasi maximum a commencé à faire face au problème en achetant ou en louant à long terme des terres dans d’autres pays. Plus de 20 millions d’hectares ont ainsi été acquis à l’étranger par des entreprises chinoises, nationales ou privées. Ces acquisitions concernent des pays en développement dans une situation financière si précaire que la vente de terres arables leur permet de boucler leur budget bien souvent au détriment de la population (Nigéria, Mozambique, Zimbabwe, etc.) ou des pays émergents qui y voient une façon d’accélérer la mise en valeur de leur terres (Brésil, Chili, Cambodge, Laos, etc.)

 

Les chinois s’intéressent également et de plus en plus à des terres et des terroirs de pays développés. En France, la société Vignobles K du milliardaire chinois Peter Kwok vient de racheter le Château Bellefont-Belcier, grand cru classé de Saint-Emilion. Les Chinois ont ainsi déjà acheté plus d’une centaine de châteaux dans le vignoble bordelais et ils ne s’intéressent pas qu’au vignoble : l’homme d’affaire, Hu Keqin, via son groupe Reward, a déjà fait l’acquisition quelque 3.000 hectares de terres dans l’Indre et dans l’Allier pour y cultiver du blé bio…et faire apprécier la baguette de pain française en Chine.

Aux Etats-Unis, après avoir acheté Smithfield, le plus important producteur de porc américain, le chinois WH (ex Shuanghui), a racheté 400 fermes porcines et 50.000 hectares. Un porc américain sur quatre est sous contrôle chinois !

Certains pays ont mis en place des législations pour sécuriser leurs terres nationales mais les Chinois finissent souvent par imposer des partenariats, au besoin en se contentant d’une simple minorité de blocage. Ainsi, en 2016, Scott Morrison, alors le ministre australien du budget, a fini par donner son feu vert pour le rachat du groupe Kidman, le plus grand propriétaire terrien d’Australie, par un consortium associant la richissime australienne Gina Rinehart et le groupe chinois Shanghai CRED. Le nouveau groupe exploite en Australie, 101.000 km2 de pâturages et de terres agricoles, une surface plus grande que celle d’un pays comme la Hongrie.

Les Chinois ne sont pas les seuls à faire leurs emplettes. A Madagascar, c’est le conglomérat coréen Daewoo qui a conclu avec l’état un bail emphytéotique pour exploiter durant les 99 prochaines années 1,3 millions d’hectares de surface agricole, soit la moitié des terres arables de l’île. En Ethiopie, le groupe indien, Karuturi Global, a obtenu une concession de 250 000 hectares pour la riziculture dans la région de Gambela. Depuis l’an 2000, l’Afrique a ainsi cédé pour plus de 100 milliards d’euros de terres.

Ces grandes manœuvres pour contrôler les terres arables peuvent déboucher sur des tensions, des émeutes et des conflits si une régulation planétaire équitable ne s’impose pas. Une telle régulation devra prendre en, compte les intérêts des populations locales et préserver les terres cultivées contre les agressions dont elles font l’objet : l’exploitation intensive qui les épuise, l’urbanisation anarchique, la pression foncière à l’origine de nombreuses dérives. Des investissements colossaux seront aussi nécessaires pour améliorer les pratiques agricoles au niveau mondial et permettre à ces terres de nourrir une population de plus de 10 milliards d’habitants. Un tel challenge imposera aussi sans doute des remises en cause du mode de vie et des habitudes de consommation du monde développé.

A propos

Animé par Jacques Carles et Michel Granger, tous deux ingénieurs et « Philosophiae Doctor » de l’Université de Montréal, ce site se propose de collecter les nombreux signaux faibles qui annoncent déjà ce que sera demain et d'analyser les grandes forces qui sont à l’œuvre en ce début de 21ème siècle. L'objectif n'est cependant pas de prévoir ce que sera l’avenir mais plus modestement d’inciter à la réflexion pour agir collectivement et maitriser notre futur au lieu de le subir.


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