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Couveerture du livre L'avenir en perspective de Jacques Carles et michel Granger

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Circuits courts et fermes urbaines

  Ferme urbaine en projet à Shanghaï

Actuellement on achète à Paris des haricots verts venant par avion d’Ethiopie ou des fraises venant du Sénégal tout comme à New-York on achète des kiwis de Nouvelle-Zélande ou des pousse de bambou de Thaïlande. La liste serait longue de ce qui apparaît déjà à beaucoup comme un contre-sens écologique. A l’avenir, les modèles de proximité s’imposeront par nécessité et les systèmes de production agricoles évolueront vers des systèmes biologiques et intégrés.

Les grandes plaines irriguées de la ceinture de maïs du Midwest américain ne disparaitrons pas pour autant, pas plus que les champs de tomates hors sol du sud de l’Espagne mais les anciennes céréales et les anciens légumes retrouveront également un intérêt auprès des consommateurs soucieux de préserver un minimum de biodiversité et de redécouvrir des saveurs oubliées. De nos jours, seules une dizaine d’espèces végétales assurent l’essentiel de l’alimentation mondiale au risque d’épuiser les sols alors que plus de 30.000 sont disponibles.

Les pouvoirs publics ont compris depuis longtemps l’intérêt de protéger la production locale avec les labels comme les IGP ou AOP. Depuis quelques années les collectivités territoriales vont un peu plus loin et encouragent les circuits courts de distribution qui permettent aux producteurs locaux de valoriser les produits de leur terroir. Les petites usines de transformation agroalimentaire trouveront bientôt aussi leur place pour servir un marché de proximité à l’image des micro-brasseries qui se multiplient déjà pour proposer des bières locales.

Par nécessité et par goût de l’innovation, les chinois développent à grande échelle le concept de ferme urbaine. Au cours des deux dernières décennies, la Chine a perdu 130.000 km2 de terres agricoles au profit de l’urbanisation. Quasiment quatre fois la surface de la Belgique est passée sous le béton.

Dans ce contexte, Shanghai dont la population atteint déjà 24 millions de personnes illustre avec son projet de ferme urbaine géante un modèle d’agriculture de proximité à l’opposé du modèle des fermes géantes du Middle West américain. Entre son aéroport et son centre ville, la ville développe le nouveau quartier agricole de Sunqiao qui comprendra des gratte-ciel avec une surface étagée de 100 hectares de culture maraîchères hors-sol qui produiront des tonnes de légumes verts (cresson, épinards, choux frisés,...), une serre flottante, une ferme aquacole pour la production d’algues comestibles, un centre de recherche et une structure dédiée à l’éducation du public à l’économie verte. Avec ce projet la Chine se place à l’avant-garde tant sur la culture hydoponique (culture hors sol) que sur la culture aquaponique, aquaculture intégrée qui associe une culture de végétaux en « symbiose » avec l'élevage de poissons.

Aux Etats-Unis, à Seattle dans l’état de Washington sur la côte pacifique, la résidence Stack à deux pas du campus Amazon offre à ses occupants un jardin partagé en terrasse. Dans le quartier du Bronx à New-York, un ensemble d’immeubles à loyer modéré a intégré 800m2 de serres hydroponique sur les toitures qui permettent des économies d’énergie et une régulation de la température des appartements. Dans le Massachusetts, Green City Growers transforme des friches industrielles, des cours d’écoles, des toits d’immeubles ou des espaces résidentiels en fermes urbaines. Dans le Maine, Whole Foods Market a installé un champ de 1700m2 en toiture de son supermarché pour produite des tomates, des choux, du basilic et tout un tas de légumes ce qui en fait la plus grande ferme urbaine de la Nouvelle Angleterre. A Boston les 500m2 du potager en toiture d’un des immeubles du parc Fenway produisent chaque année 3 tonnes de légumes des brocolis aux piments en passant par les haricots et les salades.

Les exemples se multiplient car les promoteurs ont compris le potentiel et l’attractivité du concept. Ils sont de plus en plus nombreux à intégrer la production de nourriture dans les parties communes de leurs programmes de construction et, comme en Chine, plusieurs projets de tours fermières sont à l’étude. Non seulement la résidence du future sera autonome en énergie mais elle tendra aussi vers l’autosuffisante alimentaire.

Les fermes urbaines ne concernent pas que les résidence de luxe ou les lieux branchés fréquentés par les employés de Google ou d’Amazon. Des associations travaillent activement pour développer des productions de fruits et légumes dans des zones urbaines pauvres et déshéritées dont la nourriture industrialisée est source de malnutrition et de maladies diverses. C’est le cas de Urban Harvest qui anime un réseau très innovant de fermes urbaines dans le Missouri. Outre la production de nourriture saine et de nouveaux emplois, l’association génère une vision d’entraide et de partage. La « Food Roof Farm », leur première exploitation agricole de 850 m2 en toiture, sur un immeuble en plein centre ville de St Louis, a été conçu par une équipe pluridisciplinaire comportant des architectes, des paysagistes, des agronomes, des horticulteurs, etc. Elle est un modèle du genre et préfigure l’agriculture urbaine du futur. L’eau d’arrosage est fournie par un système de captation et de stockage de l’eau de pluie. L’énergie provient des capteurs solaires installés sur le toit. Un centre de ressources multimédia participe à l’animation et à l’éducation du public pour les inciter à produire leur propres fruits et légumes. La ferme urbaine de St Louis, avec ses 200 espèces végétales cultivées, sert ainsi de laboratoire pour le reste du réseau.


Les fermes urbaines s’intéressent aussi aux algues. Sur les toits de Bangkok, EnerGaia produit annuellement 5.000 tonnes de spiruline. Son directeur du développement, Patsakorn Thaveeuchukorn, estime que le marché est déjà suffisamment porteur pour que cette production soit multipliée par 20 et dépasse les 100.000 tonnes d’ici 10 ans.

En France on trouve déjà des petites fermes urbaines comme à Strasbourg, où le « bunker comestible » montre la voie vers la ville de demain « verte et nourricière » qui produit des aliments sains vendus localement. Installée sur un ancien parking souterrain de 3500 m2 appartenant à un bailleur social (ICF Habitat) la ferme cavernicole du « Bunker comestible » produit dans un même espace souterrain différentes variétés de légumes en les faisant interagir positivement entre elles. Ainsi le CO2 généré par les champignons est utilisé pour la croissance des salades et les déchets organiques de la ferme sont transformés en engrais, grâce au lombricompostage, une technique qui utilise les vers de terre pour accélérer la transformation des matières végétales en compost.

Comme il n’y a pas de soleil en sous-sol, les maraîchers cavernicoles privilégient les cultures adaptées à leur environnement souterrain. Les champignons ont besoin de très peu de lumière pour leur croissance et les endives poussent dans le noir. Pour les cultures qui ont des besoins photosynthétiques (pousses, salades, herbes aromatiques…), ils utilisent des lampes LED pour l’éclairage qui «  consomment moins d’énergie que les lampes horticoles classiques et permettent de jouer avec le spectre lumineux pour optimiser la croissance des plantes. Parmi les produits phares que cultive le « Bunker comestible » on trouve toutes sortes de champignons comme les pleurotes ou shiitakés, ces cèpes japonais très riches en protéines, en vitamines et en minéraux. Ces nouveaux champignons concurrencent même les champignons de Paris que produisent aussi les fermiers urbains.

Coté salade, le bunker comestible cultive des endives, excellentes sources de vitamine B9 et de manganèse et des « micro-pousses » délicates et colorées, que les grands restaurants de Californie ont mis à la mode pour décorer et donner du tonus à leur plat. Ces micro-pousses, sources de bêta-carotène et de vitamines B, C, E et K, contiennent jusqu’à 5 fois plus de nutriments que leur version adulte,

La ferme est située sous une barre d’immeubles qui comporte plus de 300 logements sociaux dont certains occupants sont devenus agriculteurs urbains ou participent à la commercialisation ou à la livraison locale en vélo. Les légumes commercialisés sont ramassés le jour même et vendu localement sans intermédiaires au plus juste prix.

Le concept du Bunker comestible fait école. La start-up Cycloponics s’en est même fait une spécialité en réhabilitant des sites urbains abandonnés en écosystèmes agricoles : friches industrielles ou militaires, parkings, entrepôts, etc. Elle se veut créateur d'emplois et de liens avec des exploitations agricoles urbaines intégrées dans l'économie circulaire du 21ème siècle : zéro gaspi, tout se recycle ! Et de fait elle travaille avec toutes sortes de bio déchets urbains qu’elle transforme en bio ressources : marc de café, drèches de brasserie, papier, carton, compost, etc. Grâce à elle, ce sont 40 tonnes de légumes qui pourraient bientôt sortir d’un potager urbain dont l’aménagement est prévu au niveau moins 2 du parking souterrain Raymond Queneau, porte de la Chapelle dans le XVIIIe arrondissement de Paris. Transformé en un champ bio de 3.500 mètres carrés, éclairé, par des LED, ce potager urbain produira des carottes, des tomates, des champignons, des salades, des concombres et des poivrons.

Une autre ferme urbaine de 6.000m2, à l’air libre cette fois, devrait voir le jour d’ici 2020 en plein Paris dans le cadre du projet ParisCulteurs de la Mairie de Paris dont l’objectif très ambitieux est de végétaliser 100 hectares de bâti dans les années qui viennent. Cette ferme urbaine sera implantée dans le vingtième arrondissement sur un des rares espaces verts encore inoccupés de la capitale, préservé des promoteur et du bétonnage par l’existence d’un réservoir d’eau souterrain.

Certaines fermes urbaines combine la valorisation des déchets et une activité agricole. C’est le cas par exemple de la ferme Urbaine Collective de la Condamine à Montpellier qui valorise sous forme de compost les déchets verts des ménages, les invendus des marchés et les débris d’élagage des parcs et jardins pour développer une activité de maraîchage bio. Il est d’ailleurs intéressant de noter qu’un tel projet se soit développé à Montpellier, ville où sont fortement représentées les nouvelles technologies et les sciences de l’environnement. Montpellier est aussi une des rares villes universitaire où existe une chaire labellisée Unesco « Alimentation du monde ». Cette chaire coordonne, entre autres, le programme de recherche Surfood sur l’évolution des systèmes alimentaires urbains au regard des enjeux de la durabilité. Surfood mobilise 21 équipes internationales d’experts en sciences humaines et sociales, en agronomie, en nutrition, en ingénierie des procédés, etc.

Certaines fermes urbaines se sont aussi lancées dans l’aquaponie, une technique qui consiste à coupler un bassin où sont élevés des poissons (truites, sandres, tilapia) et un potager hors sol. Les déjections des poissons sont recueillies, biotransformées par voie bactérienne en nutriments puis utilisées comme engrais dans l’eau d’arrosage pour le potager. L’eau d’arrosage du potager, une fois les nutriments consommés par les pantes, est récupérée et filtrée avant d’être retourner au bassin d’élevage.

Des petites installations domestiques sont déjà très populaire en Amérique du nord et en Australie. Il s’agit alors d’un simple assemblage d’un aquarium et d’une mini-serre installée en jardin, en terrasse ou sur un toit d’immeuble. Des constructeurs comme Hydronov au Canada ou Urban Organics aux Etats-Unis, commencent aussi à proposer des installations de grandes dimensions  incorporant plusieurs bassins d’élevage de poissons et diverses plateformes maraichères. A Draffenville dans le Kentucky, par exemple, West KY Aquaponics gère depuis 2018 une unité de 800 m2 qui produit des poissons et des légumes pour le marché local.

En Europe le Parlement Européen soulignait dès 2014 que « les systèmes d’aquaponie recèlent un potentiel de production locale et durable de denrées alimentaires et peuvent contribuer, en combinant dans un système clos l’élevage de poissons d’eau douce et la culture de légumes, à réduire la consommation de ressources par rapport aux systèmes conventionnels[1] ».

Avec INAPRO[2], l’un des grands projets qu’elle soutient, l’Union Européenne finance 5 grands sites de démonstration à l’échelle industrielle dont un en coopération avec la Chine, à Shouguang, qui produit déjà annuellement 30 tonnes de poissons (morue de Murray, barramundi, écrevisse) et 360 tonnes de légumes (laitues, tomates, ginseng) sur 2100 m2. En Allemagne, INAPRO dispose de deux sites expérimentaux, l’un à Abtshagen qui produit des tilapias et de la tomate (Germany) sur 196 m2 et un autre, à Waren, qui produit, par an, 24 tonnes de poisson-chat africain et 11 tonnes de tomates sur 573 m2. En Espagne à Murcia, INAPRO produit sur 500m2 aussi des tilapias (6 tonnes par an) et des tomates (12 tonnes par an), une expérience très suivie par les producteurs locaux mais aussi dans l’ensemble du monde hispanophone (Honduras, Mexique, etc.). En Belgique, Rumbeke-Beitem, INAPRO expérimente la synergie entre des installations existantes d’aquaculture (tomates) et de pisciculture (perche) selon le principe aquaponique. Le succès des pilotes de démonstration d’INAPRO laisse dores et déjà augurer de d’un fort développement de l’aquaponie dans les années à venir.

Des initiatives, plus modestes mais tout aussi prometteuses, se multiplient à l’échelon local un peu partout en Europe, notamment en France, où Citizen Farm fut la première à installer, au jardin Raymond VI à Toulouse, une ferme aquaponique pilote. Ce premier prototype baptisé Oïko fut d’entrée un grand succès et depuis le concept fait école sur tout le territoire français: à Templeuve sur le parking du centre commercial Leclerc, à Villeneuve d’Ascq dans l’écoquartier construit sur la friche industrielle des 3 Suisses, à Achère, en variante bioponie, à Paris où une grande ferme urbaine de production de 140 m² est gérée en partenariat avec la REcyclerie à Paris.

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[1] Résolution du Parlement européen du 11 mars 2014 sur l'avenir du secteur horticole en Europe: stratégies pour la croissance (2013/2100(INI) – article P46
[2] INAPRO : Innovative Aquaponics for Professional Application.

A propos

Animé par Jacques Carles et Michel Granger, tous deux ingénieurs et « Philosophiae Doctor » de l’Université de Montréal, ce site se propose de collecter les nombreux signaux faibles qui annoncent déjà ce que sera demain et d'analyser les grandes forces qui sont à l’œuvre en ce début de 21ème siècle. L'objectif n'est cependant pas de prévoir ce que sera l’avenir mais plus modestement d’inciter à la réflexion pour agir collectivement et maitriser notre futur au lieu de le subir.


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