Des religions à la spiritualité

 

Dans le cadre d’une étude globale sur le futur des religions, le centre de recherche américain PEW estime qu’en 2050, du fait du dynamisme démographique des populations musulmanes, l’Islam représentera, 30% de la population mondiale, presque autant que le christianisme (31%) qui bénéficiera de la croissance démographique des chrétiens d’Afrique et du prosélytisme protestant un peu partout dans le monde. Le reste de la population se répartira entre les religions asiatiques (bouddhisme, hindouisme, etc.) et les athées ou les agnostiques qui représentent plus de la moitié de la population dans certains pays occidentaux et en Chine. Enfin la population juive, en Israël et dans le monde, devrait retrouver en 2050 le niveau qui était le sien avant la Shoa et l’expulsion des juifs du monda arabe[1], soit 20 millions de personnes (0,2% de la population mondiale).
Selon cette même étude, l’Islam progressera en Europe mais dans des proportions qui n’ont rien à voir avec les prédictions fantaisistes de certains medias annonçant le « grand remplacement ». Les européens d’origine musulmane qui représentent actuellement 5% de la population pourrait atteindre jusqu’à 14% de la population du continent si que l’afflux record de réfugiés que l’Europe connaît actuellement se poursuivait sans discontinuer jusqu’en 2050. Si toute l’immigration s’arrêtait de manière immédiate et définitive, cette population continuerait néanmoins d’augmenter pour atteindre 7% en 2050, du fait de la jeunesse des migrants et de leur taux de fertilité. La Suède qui pratique une des politiques d’accueil les plus généreuses en Europe pourrait voir passer sa population d’origine musulmane de 8% actuellement à un niveau entre 11 et 30 % à l’horizon 2050. En France, dont la population musulmane actuelle est également de 8%, les projections de l’étude Pew conduisent à un taux de musulmans compris entre 12 et 18%. Ces projections, basées pour l’essentiel sur la prolongation des données démographiques actuelles sont cependant à prendre avec beaucoup de précaution car elles ne tiennent pas compte d’une évolution de fond qui se fait jour à propos des religions et que nous allons expliciter.

Aussi loin qu’on remonte dans l’histoire, comprendre l’essence de la vie et de l’univers est un besoin fondamental de l’être humain. Depuis que l’homme a pris conscience qu’il était mortel, la religion l’a accompagné pour l’aider à comprendre le monde qui l’entoure, pour apaiser ses craintes devant les dangers et les incertitudes de la vie et pour apporter des réponses à ses questions métaphysique (qui suis-je, d’où je viens, quelle est ma place dans l’univers, etc.). Sous des formes très variées les religions ont aussi façonné les sociétés humaines en donnant des repères et des règles de vie à ceux qui partageaient les mêmes croyances.

Avec le temps la science et la philosophie ont cependant fait perdre à la religion son monopole pour expliquer les mystères de l’existence. Aujourd’hui la religion n’est plus aussi indispensable que par le passé à une bonne part de l’humanité. Si la religion reste le fondement de certains pays, dans nombre d’autres les signes d’une désaffection pour le fait religieux traditionnel se multiplient.

En Europe, le phénomène est déjà très avancé. Selon plusieurs études, la Suède est le pays le plus athée du monde : 85 % des Suédois ne croient déjà plus en Dieu.

En France, « fille aînée » du catholicisme, selon une enquête du mensuel catholique LaVie, moins d’un tiers des mariages sont à présent célébrés à l’Église contre deux tiers il y a 30 ans, à peine 4% des français vont à la messe régulièrement et sur les 13% qui y vont occasionnellement, plus de la moitié sont des retraités. Les prévisions pour le futur ne sont guère plus encourageantes : d’ici à 2050 moins d’un français sur deux sera baptisé. Le clergé catholique lui-même est en voie de disparition. Depuis 1950, le nombre de prêtres séculier est passé de 43 000 à moins de 10 000, celui des prêtres religieux (comme le Dominicains ou les Jésuites) est passé de 5000 à 3000, les moines qui étaient encore 10.500 en 1950 ne sont plus que 3.500. La chute pour les religieuses est même encore plus spectaculaire, elles sont passées de 130.000 à 20.000. Dans les années 2020, les prêtres pouvant assurer les baptêmes, les mariages et les enterrements ne seront plus que 6000 dont seuls 2.000 auront moins de 75 ans. Dans certaines régions de France l’impossibilité de trouver un prêtre, fût-il étranger, pour assurer à un défunt des obsèques religieuses, imposera des solutions de fortune qui dérogeront au rite catholique habituel.

Aux-Etats-Unis, Dieu est encore omniprésent : « in god we trust » figure toujours un peu partout et notamment sur le sacro-saint dollar comme dans la Constitution. Avec ses innombrables branches protestantes et une forte communauté catholique, les Etats-Unis sont le premier pays chrétien au monde. Croire en Dieu y est resté longtemps un gage de moralité et une quasi obligation pour trouver un emploi. Mais les temps changent et ils changent vite. Avec un décalage par rapport à l’Europe, le mouvement est lancé. Le nombre d’Américains qui se déclarent athées ou agnostiques approche aujourd’hui 30% soit deux fois plus qu’il y a 30 ans. Le nombre des chrétiens attirés par les religions ou philosophies d’Asie ne cesse par ailleurs de prendre de l’importance.

Du coté de l’Islam, la démographie élevée des pays musulmans et le terrorisme islamiste occulte une autre réalité : de nombreux musulmans quittent un Islam ou n’en ont qu’une pratique de façade. Peu de publicité est faite par exemple à la montée de l’athéisme chez les musulmans, ce qui peut se comprendre quand on sait que plusieurs pays théocratiques condamnent encore à mort les apostats. Ne pas croire en Dieu est pire dans ces pays que d’être homosexuel pour un homme ou adultère pour une femme.

On cite souvent l’internet pour l’usage qu’en font les terroristes de Daech mais on parle beaucoup moins les nombreuses pages qu’animent les ex-musulmans sur l’internet et les réseaux sociaux pour défendre la libre pensée. Les medias mettent en avant la conversion à l’Islam, dans les prisons ou ailleurs, d’individus à la dérive ou en quête de sens à donner à leur vie. Pourtant selon plusieurs études objectives, le nombre de ceux qui quittent l’islam serait deux fois plus important que le nombre des conversions. Tout laisse à penser, qu’au-delà des péripéties du court terme, l’Islam connaitra le même processus d’affaiblissement qu’on connu le autres religions monothéistes. C’est le sens de l’histoire dans les sociétés modernes.

Certains y œuvrent activement malgré les risques encourus. Depuis une dizaine d’années, le Conseil des ex-musulmans (CEM) qui regroupe des personnes qui ont été musulmanes ou qui sont nées dans un pays musulman organise ouvertement la résistance à « l’obscurantisme islamiste ». Le CEM a des bureaux en Allemagne, en Belgique, en France, au Royaume-Uni, aux Pays-Bas, en Norvège, au Canada, en Autriche, au Maroc, en Turquie, en Nouvelle-Zelande, à Singapour , aux Etats-Unis, etc. Parmi les membres fondateurs on remarque Mina Ahadi, la militante des droits de l'homme iranienne, naturalisée autrichienne, l'éditeur turc Arzu Toker ou encore Nur Gabbari, fils d'un dignitaire religieux musulman irakien.

En juillet 2017 le Conseil des ex-musulmans d’Angleterre (CEMB) a organisé sa première grande Conférence internationale sur la liberté de conscience et d'expression à laquelle ont participé des délégations venues de toute l’Europe et du monde entier. De façon symbolique les participants ont gonflé 99 ballons rouges en souvenir de 99  victimes de la condamnation de l’apostasie. Une résolution a également été votée en soutien à l’Égyptien Ismail Mohamed, « ex-musulman » revendiqué, arrêté à l’aéroport du Caire alors qu’il se rendait à la conférence.

Outre les premiers signes de désaffection pour la religion, un deuxième facteur aura des conséquences majeures pour l’Islam : le basculement de son centre de gravité du monde arabe et du Moyen-Orient vers le sud-est asiatique.

Avec 202 millions de musulmans recensés actuellement, l’Indonésie est déjà le premier pays musulman au monde avec davantage de fidèle que tous ceux du Proche-Orient réunis. Plus de la moitié des musulmans se trouvent aujourd’hui dans la zone Asie-pacifique (Pakistan, Inde, Indonésie, Bangladesh, etc.) et cette proportion est appelée a croître. A l’horizon 2050, selon les prévisions de l’ONU, la population du Pakistan sera de 307 millions, celle de l’Indonésie sera de 322 millions et, selon l’institut Pew, la population musulmane de l’Inde aura presque doublée par rapport à aujourd'hui pour atteindre plus de 300 millions de personnes. En 2050, les trois quarts des musulmans potentiels vivront donc en Asie. Moins de 20% des musulmans du monde seront des arabes.

L’Indonésie est un pays relativement récent qui a accédé à l’indépendance en 1945. Il rassemble quelque 300 groupes ethniques répartis sur 13.466 îles que les colonisateurs hollandais avaient rassemblés sous le nom d’Indes néerlandaises. Pays musulman, peuplé majoritairement de musulmans, l’Indonésie n’est cependant pas un pays islamiste comme on peut en trouver au Proche-Orient. Sans être véritablement laïc, l’état reconnaît officiellement six religions : l’islam, le protestantisme, le catholicisme, l’hindouisme, le bouddhisme et le confucianisme. Pour la grande majorité des indonésiens, l’absolutisme en matière de religion, n’a pas de sens. Cet esprit de tolérance reste néanmoins fragile. Des poussées de violence religieuse ou raciale (vis-à-vis des chinois et des papous notamment) surviennent régulièrement. Malgré l’islamisation visible que connait le pays depuis quelques années, le pouvoir semble encore hors de portée des islamistes radicaux.

Avec l’essor économique qui doit conduire l’Indonésie à occuper le 4ème rang mondial[2], le pays connaît par ailleurs une explosion créative sans précédent qui touche les arts, l’architecture, la littérature. Des milliers de livres originaux sont ainsi publiés chaque année mais en langue locale ce qui les rend inaccessibles aux étrangers. L’Indonésie produit ainsi sa propre culture originale à partir des influences multiples qu’elle a subi au cours de son histoire : chinoises, indienne, orientale, européenne. Son islam, dans ce contexte spécifique, s’est différencié en parti de l’Islam arabe qui a échoué à offrir un mode vie en phase avec la société moderne et qui se définit davantage comme une opposition à l’impérialisme culturel occidental que comme un modèle enviable de société. Selon le mot d’Oliver Roy, l’islamisme « finit par confondre culture et police des mœurs ». Il est encore trop tôt pour dire si l’Islam indonésien réussira là où l’islam oriental a échoué mais les autorités religieuses ont déjà du mettre en place un plan pour tenter de freiner le mouvement qui conduit chaque année 2 millions d’indonésiens à se convertir au christianisme. La recrudescence de la piété visible en Indonésie n’est donc pas forcement un signe d’islamité sincère mais peut n’être qu’un trompe-l'œil ou « qu'une manière de s'approprier une modernisation perçue comme occidentalisation »[3]. Les échecs aux élections des islamistes les plus conservateurs le laisseraient entendre.

En Chine populaire plus de la moitié de la population est athée, ce qui n’est pas très surprenant en régime communiste mais le même phénomène est observable en Corée du sud  capitaliste où lors du recensement de 2015, une majorité de la population se déclare non-croyante : 56,1 %, contre 19,7 % de chrétiens et 15 % de bouddhistes.

Au Japon, la religion est une composante importante de la vie sociale mais aucune des deux religions dominantes, le bouddhisme et le shintoïsme, n’est vraiment théiste et comparable aux trois religions du Livre que nous connaissons en occident. Le shintoïsme, religion d’origine du Japon, regroupe un ensemble de croyances et de superstitions populaires liées à la nature, comme pour les religions animistes. Aux animaux, aux forêts, aux rivières, aux montagnes et pour une infinité d’autres éléments correspondent des esprits ou des divinités.

En Afrique, les deux religions principales, le Christianisme et l’Islam sont en expansion mais pour des raisons essentiellement démographiques. L'islam est influent dans toute l'Afrique du Nord, en Afrique de l'Ouest et un peu en Afrique centrale. Le christianisme quant à lui, est présent dans toute l'Afrique australe et quasiment toute l'Afrique centrale et en Afrique orientale. Les religions traditionnelles africaines perdurent cependant partout en Afrique et donnent de nombreuses interprétations spécifiques, au christianisme et à l’Islam. Les religions d'origine ont par ailleurs une influence qui est loin d’être négligeable sur l'art, la culture et la philosophie.

Dans l'Avenir d'une illusion publié en 1927. Freund comparait l’attitude de l’homme devant Dieu à celle du petit enfant devant ses parents : face aux épreuves et aux difficultés, il en appelle à une figure paternelle idéale, censée lui apporter soutien et affection. La religion n’est pas pour autant une régression psychologique comme l’affirmait le père de la psychanalyse. Quel que soit le devenir des religions, les interrogations métaphysiques ne disparaîtront pas. Dieu sera peut-être mort pour paraphraser Nietzsche mais l’homme se passera difficilement de spiritualité.

Avec la mondialisation, derrière la diversité apparente des dogmes et des rites, l’unité transcendante et métaphysique des religions apparaît comme évidente. Il existe cependant une grande différence entre les trois grandes religions du Livre et les religions orientales. Les religions monothéistes sont anthropocentriques. Les religions asiatiques ne mettent pas l’homme au centre de leur doctrine.

Pour les religions monothéistes, tout, absolument tout, procède de Dieu. Pour le bouddhisme tout s’explique sans Dieu. C’est un peu plus complexe dans l’Hindouisme et ses nombreuses variantes : les connaissances (véda) ont été transmises aux sages par l’Absolu, éternel et incréé, d’origine non humaine. Cet Absolu se manifeste sous forme d’innombrables dieux et déesses et de quelque 330 millions de divinités ce qui n’est pas sans rappeler l’animisme originel dont est issu cette religion. Chacun choisit les divinités qu’il vénère en fonction de ses affinités personnelles, mais aussi de sa caste et de la tradition familiale.

Pour l’occidental, ces religions sont difficiles à appréhender mais il est très compliqué aussi d’expliquer à un bouddhiste ou à un hindouiste en quoi le fait de croire en la Trinité permet à un chrétien d’améliorer sa vie quotidienne. Aimer son prochain parce qu’il est à l’image de Dieu n’a pas non plus de sens pour le bouddhiste ou pour l’hindouiste. Pour ces derniers la compassion et l’amour des autres proviennent de l’interdépendance de toutes choses et du fait que nous nous participons tous de la même nature. La distinction entre les êtres, si évidente pour les chrétiens, n’a plus le même sens chez les Bouddhistes.

Pour les religions d’Asie, la connaissance ne provient pas d’une révélation d’autrui mais d’une découverte personnelle : « ne crois pas parce qu’un maître quelconque te dit de croire, … ne crois pas parce qu’un livre te dit de croire, … ne crois que ce que tu as pu expérimenter par toi-même ». L’équilibre et l’harmonie avec la nature sont également essentiels ce qui explique aussi l’attrait de ces religions ou philosophies pour de nombreux écologistes occidentaux.

L’absence de référence à un Dieu unique à l’image de l’Homme n’empêche pas des centaines de millions de bouddhistes ou d’hindouistes d’avoir des exigences morales élevées. Tous les systèmes religieux encouragent des valeurs communes comme l’honnêteté, le respect de la parole donnée, la compassion, la fraternité, etc. Ces règles de conduite sont aussi une façon d’augmenter la cohésion et la survie des communautés. La grande différence entre les religions monothéistes du Livre et les religions asiatiques est que la pratique de sa religion ne conduit pas le bouddhiste ou l’hindouiste à rejeter voire à combattre ceux qui ne pensent pas comme lui. En ce sens les philosophies religieuses d’Asie correspondent mieux aux aspirations de tolérance et d’échange des sociétés globales qui naissent de la mondialisation.

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[1] De 1941 à 1945, plus de 5 millions de Juifs ont été assassinés par les nazis, et au lendemain de la Seconde Guerre mondiale, du Maroc à l'Iran, en passant par l'Algérie, l'Égypte, le Liban, l'Irak et le Yémen environ 1 millions de juifs ont du quitter une terre sur laquelle leurs ancêtres étaient établis parfois depuis 2000 ans.
[2] Selon PwC, le PIB de l‘Indonésie en parité de pouvoir d’achat sera le 4ème du monde (10.502 Milliards de dollars constant valeur 2016) derrière la Chine, l‘Inde et les Etats-Unis.
[3] Olivier Roy. Le post-islamisme. In: Revue du monde musulman et de la Méditerranée, n°85-86, 1999. Le post-islamisme

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Animé par Jacques Carles et Michel Granger, tous deux ingénieurs et « Philosophiae Doctor » de l’Université de Montréal, ce site se propose de collecter les nombreux signaux faibles qui annoncent déjà ce que sera demain et d'analyser les grandes forces qui sont à l’œuvre en ce début de 21ème siècle. L'objectif n'est cependant pas de prévoir ce que sera l’avenir mais plus modestement d’inciter à la réflexion pour agir collectivement et maitriser notre futur au lieu de le subir.


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