La mort en option ?

Immortel

En 1950, l’espérance de vie à la naissance était de 37 ans en Afrique et de 42 ans en Asie alors qu’elle était de 64 ans en Europe et de 69 ans en Amérique du Nord. En 2015, l’Afrique avait déjà fait un bond et affichait une espérance de vie à la naissance de 62 ans. Cette même année l’Asie, avec une espérance de vie de 73 ans, avait presque rattrapé l’Occident (78 ans en Europe et 79 ans en Amérique du nord). Selon les projections des Nations-Unies, d’ici la fin du siècle l’espérance de vie à la naissance se situera entre 80 et 90 ans sur tous les continents. L’espérance de vie de l’homme s’approchera alors de celle… de certains homards qui vivent environ 100 ans grâce à la présence dans cet animal d’un enzyme qui ralenti le processus de vieillissement de l’ADN.

Est-il possible d’aller au-delà ? Des chercheurs le croient. Chez les vertébrés, le requin du Groenland (Somniosus microcephalus) vit 400 ans. Dans le règne animal, il existe même déjà un cas de quasi immortalité : celui de la méduse turritopsis nutricula. Cet animal de la branche des cnidaires est capable de remonter le temps. Elle commence sa vie sous forme d’un polype accroché au fond marin, comme l’anémone de mer, puis elle se transforme en méduse vagabonde avec ses longs tentacules. Par des mécanismes d’apoptose bloqués et de trans-différenciation, la méduse turritopsis nutricula peut redevenir polype en cas de blessure ou pour simplement éviter les effets de l’âge. Elle recommence alors un nouveau cycle de vie. Un peu comme si un papillon redevenait chenille.

En 1972, à Montréal, nous avions eu l’occasion de rencontrer Suren Sehgal, un chercheur canadien d’origine pakistanaise qui travaillait alors dans les laboratoires Ayerst. Il était tout excité par une nouvelle bactérie qu’il avait isolée dans un échantillon de sol ramené de l’île de Pâques dans l’océan pacifique et qu’il avait baptisé Rapamycine en référence à Rapa Nui le nom que donnent les autochtones à l’île de Pâques. La Rapamycine, ou Streptomyces hygroscopicus, sera aussi utile que la pénicilline, prophétisait-il. Et il se pourrait bien qu’il ait eu raison. Le laboratoire de Montréal n’existe plus et son personnel a été licencié lors de sa fermeture après le rachat d’Ayerst par le groupe américain Wyeth. Par chance, Suren Sehgal, n’a pas été licencié mais muté, en Pennsylvanie au laboratoire central de la compagnie. Toujours fasciné par sa découverte, il a multiplié les essais et montré les étonnantes qualités de la rapamycine pour traiter de nombreuse pathologies : antibiotiques, immunosuppresseurs, anti-cancer, traitement contre la maladie d’Alzheimer, etc. En 1999, l’agence fédérale des aliments et des médicaments (U.S. Food and Drug Administration) a approuvé l’usage de la rapamycine pour prévenir les rejets de greffes de patients transplantés. Peu de temps après Suren Sehgal est mort, trop tôt pour voir le succès de son médicament qui a sauvé des milliers de malades et rapporté des millions de dollars à son employeur.

Mais l’histoire de la rapamycine n’est pas finie. Le puissant groupe suisse Novartis est en train d’expérimenter une variante de la molécule efficace pour combattre le vieillissement. Selon Matt Kaeberlein, un chercheur gérontologue reconnu de l’université de Washington, la durée de vie de souris traitées à la rapamycine augmenterait de 9 à 13%. Des premières études tendent à montrer qu’il en irait de même pour l’ensemble des eucaryotes dont l’espèce humaine fait partie. Un gain de 10% correspondrait donc à quelque chose comme 8-10 ans de vie en plus pour l’homme. D’autres molécules, déjà connues, comme la metformine, utilisée contre le diabète, pourrait avoir un effet bénéfique sur le vieillissement.

Une autre voie prometteuse pour atteindre l’immortalité est celle de la régénération cellulaire basée sur un type particulier de cellules : les cellules souches. Ces cellules sont des cellules indifférenciées qui possèdent deux propriétés caractéristiques : elles peuvent se répliquer indéfiniment à l’identique et se spécialiser en n’importe quel type de cellules de notre corps. Dans le règne animal, il existe plusieurs organismes invertébrés maîtrisant la régénération cellulaire. Le plus connu est l’hydre, un polype d’eau douce que l’on trouve dans les cours d’eau où il se nourrit de petits invertébrés. L’hydre n’est pas immortelle elle mais peut néanmoins atteindre l’âge canonique de 1400 ans. Plusieurs laboratoires dans le monde travaillent actuellement sur cette voie de la régénération cellulaire et certains imaginent déjà la possibilité de régénérer les principaux organes humains (poumons, estomac, foie, rein, artères) quand ils commencent à donner des signes de faiblesse.

Lancé en 1990, le « Human Genome Project » parvenait en 2013 à décrypter les 3 millions de paires de nucléotides qui composent l'ADN humain. Il avait fallu 13 ans et 3 milliards de dollars pour réaliser ce séquençage. Aujourd’hui il est possible de faire réaliser la même analyse pour moins de 1000 dollars et le temps n’est plus très loin où le séquençage de son ADN deviendra aussi banal qu’une prise de sang et ne coûtera que quelques dizaines d’euros. Ces progrès spectaculaires illustrent la vitesse à laquelle les biotechnologies avancent. Les mécanismes responsables du vieillissement de nos cellules sont en passe d’être identifiés avec précisions et nous devrions être en mesure de maîtriser ces mécanismes dans les prochaines décennies. Pour certains optimistes le premier bébé immortel naîtra avant la fin du siècle.

Dans son célèbre livre intitulé « L’homme neuronal » paru en 1983, Jean-Pierre Changeux, chercheur dans plusieurs domaines de la biologie et des neuroscience indiquait combien l’homme pouvait se réduire à son cerveau. De fait, quelle que soit les modifications apportées à notre corps, des dents artificielles aux prothèses de hanche en passant par les greffes d’organes et les amputations, nous restons nous-mêmes.

L’équipe du Prof George Church, de l’Université Harvard aux Etats-Unis travaille sur une nouvelle technologie baptisée CRISP qui permet aux généticiens de modifier l’ADN des cellules de porc pour les rendre compatible avec les êtres humains. L’objectif des scientifiques est d’éviter les phénomènes de rejet qui empêche la greffe d’organes d’animaux sur l’homme.

Dans l’état de Virginie, Revivicor, filiale de PPL Therapeutics , la société britannique à l’origine de Dolly, le premier animal cloné, annonce la mise au point d’une méthode de production de tissus de porc, compatible avec l’homme, pour le traitement de maladies dégénératives.

Au-delà des greffes d’organes artificiels ou de issus d’animaux, l’homme pourrait être « augmenté » c’est-à-dire qu’il serait possible de le doter de nouveaux sens ou de nouvelles capacités en le couplant avec des capteurs et des machines, implantées dans le corps ou laissées à l’extérieur et avec lesquelles il serait connecté.

En 2013, Google a créée la California Life Company (Calico) dont la finalité est de lutter contre le vieillissement et, plus ou moins long terme, de rendre la mort « optionnelle ». La nouvelle société est dirigée par Arthur Levinson, patron de l’entreprise américaine de biotechnologie Genentech. Arthur Levinson, qui siège par ailleurs au conseil d'administration d'Apple et à celui du groupe pharmaceutique Hoffmann-La Roche, travaille en étroite relation avec Raymond Kurzweil, spécialiste de l'intelligence artificielle chez Google et théoricien du transhumanisme.

Parmi les prédictions de Raymond Kurzweil : la reprogrammation de nos cellules grâce aux imprimantes 3D et aux nanotechnologies, les nanomissiles tueurs de cellules cancéreuses, la possibilité de scanner le contenu de notre cerveau pour l’enregistrer sur un ordinateur, etc. Des élucubrations qu’il faut peut-être prendre au sérieux quand on sait que les prévisions faites par Raymond Kurzweil dans le passé se sont toujours vérifiées au point que Bill Gates, l’ancien patron de Microsoft, estime qu’il est « le meilleur pour prévoir le futur de l’intelligence artificielle ». Sa capacité à innover et à concevoir de nouveaux produits ont amené le Wall Street Journal à le considérer comme « le Thomas Edison d’aujourd’hui ».

L’allongement de la vie a déjà des effets importants sur la famille mais il en aura de plus importants encore avec des longévités qui pourront aller bien au-delà des 100 ans et des centenaires qui seront alertes et capable de faire des enfants à un âge avancé. Que deviendra la famille quand les écarts entre les frères et les sœurs pourront atteindre, 20,30, 50 ou même 100 ans, avec des familles éventuellement recomposées plusieurs fois ? Les états-civils et les héritages risquent d’être compliqués à gérer.

Jadis, peu de personnes avaient la chance de connaître leurs arrière-grands-parents. Cela devient beaucoup plus fréquent et dans le futur il est vraisemblable que 5, 6 voire davantage de générations soient vivantes au même moment.

il n'y a pas de "matière vivante" comme le souligne François Jacob la matière qui compose les êtres vivants n'a pas de propriété particulière et est la même que celle qui compose n’importe quel objet. La vie est une organisation particulière de la matière. Elle n'existe pas en tant qu'entité indépendante.

A propos

Animé par Jacques Carles et Michel Granger, tous deux ingénieurs et « Philosophiae Doctor » de l’Université de Montréal, ce site se propose de collecter les nombreux signaux faibles qui annoncent déjà ce que sera demain et d'analyser les grandes forces qui sont à l’œuvre en ce début de 21ème siècle. L'objectif n'est cependant pas de prévoir ce que sera l’avenir mais plus modestement d’inciter à la réflexion pour agir collectivement et maitriser notre futur au lieu de le subir.


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