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Covid : remises en cause ?

La priorité actuelle est de sauver des vies. Ce n’est pas le moment d’arbitrer entre santé et économie. La fin du confinement doit donc se décider avant tout sur une base d’efficacité sanitaire. L’analyse des pandémies passées nous apprend que ce sont les zones qui respectèrent l’isolement, de façon stricte et le temps nécessaire, qui furent les fers de lance de la reprise lors du retour à la vie normale [1].

Image by Gerd Altmann from Pixabay

Il ne faut pas se faire d’illusions, la pandémie durera encore plusieurs mois. Le bilan humain sera terrible. L’impact sur l’économie sera tout aussi dramatique. Pour protéger la population, maintenir en vie les entreprises, sauvegarder l’emploi, les dirigeants devront oublier les discours d’austérité et de contrôle de la dette publique qu’ils tenaient depuis des décennies. Pour un temps, l’économie devient une économie de guerre. L’ennemi n’est pas une autre nation mais un minuscule virus contre lequel le monde entier se bat.

Paradoxalement, cette crise pourrait néanmoins provoquer de salutaires remises en cause pour, finalement, rouvrir la voie du vrai progrès.

Historiquement les pandémies et les guerres, responsables de grandes pertes humaines, ont toujours été suivies d’un rééquilibrage en faveur du travail au détriment du capital. En 1920, après la première guerre mondiale (20 millions de morts) et la grippe espagnole (entre 50 et 100 millions de morts), les salaires ont augmenté fortement[1]. La même chose devrait s’observer dans les années qui viennent, en priorité pour les héros du front : le personnel soignant et ceux qui assurent les services indispensables à la survie de la population. Les dirigeants devront réaliser que le partage des richesses ne peut plus se faire à l’avantage d’une infime minorité mais qu’elle doit mieux prendre en compte ceux qui veillent à l’essentiel. Les plus-values apportées par les travailleurs invisibles méritent au moins autant de considération que les plus-values de la bourse.

Déjà, lors de la peste noire du 14ème siècle, Guy de Chauliac, constatait, à Montpellier, une mortalité sélective selon l’âge et le statut social : les pauvres et les plus âgés payaient le plus lourd tribut à l’épidémie [3]. En temps de guerre ou de pandémie, personne n’est cependant vraiment à l’abri. La peste a surtout emporté, les indigents mais aussi le roi Saint louis, le roi Alphonse XI de Castille, le fils de l’empereur de Byzance et bien d’autres grands du monde de l’époque. Aujourd’hui le Covid s’attaque à des milliers d'anglais mais aussi à Boris Johnson, premier ministre de sa majesté Elisabeth II.

Lors de la deuxième guerre mondiale les bombes tombaient dans les banlieues comme dans les beaux quartiers, tuant les personnes indépendamment de leur condition sociale et de leur sexe. Au sortir du conflit, de nombreux pays ont pris conscience de cette égalité devant l’épreuve et de l’importance de la solidarité. Ils ont mis en place des systèmes de sécurité sociale et ils ont accordé le droit de vote aux femmes, là où elles ne l’avaient pas encore.

Aujourd’hui, sur notre petite planète, nous prenons de nouveau conscience que nous dépendons tous les uns des autres. Pour l’avoir oublié, les États-Unis ont vu régresser l’espérance de vie de leurs citoyens durant la dernière décennie. Ils constatent à présent que le Covid fait chez eux plus de victimes qu’ailleurs. Dans le sud de l’Europe, l’austérité, la précarité et la désindustrialisation se payent aussi au prix fort. A l’inverse les pays scandinaves, plus égalitaires et socialement plus responsables, semblent mieux résister à la pandémie.

Pour réduire les coûts nous avons sous-traité nombre de nos fabrications à l’étranger ; du coup les quelques usines qui nous restent sont à l’arrêt quand elles ne reçoivent plus les composants nécessaire à la production. Plus grave, les masques, les médicaments, les produits de base pour réaliser les tests sont aussi produits pour l'essentiel à l'étranger et font maintenant cruellement défaut. Population sans défense, soignants mal protégés, travailleurs incapables d’aller travailler : nous sommes enfermés dans un cercle vicieux.

En cherchant la rentabilité à court terme, en voulant payer moins cher nos produits, nous nous sommes affaiblis, nous somme devenus dépendants et vulnérables. Pour éviter un déclassement définitif, sans retour possible, il nous faut rapidement réinvestir et changer de cap.

Dans le monde moderne l’innovation, la connaissance et le savoir-faire sont les clés de la réussite. L’investissement doit donc être massif dans la recherche, dans l’enseignement et dans la formation. Il nous aussi investir dans des capacités de production respectueuses de l’environnement et les énergies renouvelable. Selon la commission internationale sur l’économie et le climat, la transition vers un modèle de société souhaitable et sans carbone nécessite d’investir, à l’échelle mondiale, près de 90.000 milliards de dollars d’ici 2030, ce qui représente une somme supérieure à la valeur de l’ensemble des infrastructures actuelles[4]. Un effort colossal mais dont le retour estimé se chiffre également en milliers de milliards de dollars.

Nous sommes donc à la croisée des chemins.
Soit nous suivons les populistes et l’imbécile en chef de la Maison Blanche qui veut construire des murs, armer les faibles d’esprit, promouvoir le chacun pour soi, développer encore davantage le charbon ou le gaz de schiste après avoir dénoncer les accords de Paris. Nous sommes alors assurés qu’au bout du compte la situation sera pire.
Soit nous prenons le risque d’emprunter et d’investir à bon escient pour stimuler l’innovation, améliorer la qualité de vie, préserver la santé publique, créer de nouveaux emplois et contribuer à la réduction de risques liés au changement climatique. Dans ce cas une nouvelle ère de croissance économique forte, durable, équilibrée et inclusive devient possible, quitte à accepter un peu d’inflation pour rendre supportable le poids de la dette consentie pour y parvenir.

voir aussi le nouveau livre de Jacques Carles et Michel Granger : « L’Apogée, l’avenir en Perspective ».

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[1] McKee, M., Stuckler, D. If the world fails to protect the economy, COVID-19 will damage health not just now but also in the future. Nat Med (2020)
[2] Rawnsley, A. The Guardian The coronavirus crisis ignites a bonfire of Conservative party orthodoxies The Guardian (22 mars 2020)
[3] Dominique Castex et Isabelle Cartron,Épidémies et crises de mortalité du passé. Ausonius éditions (2007)
[4]Global Commission on the Economy and Climate : The New Climate Economy Project ( résumé en français en suivant ce lien)

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