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Ce site se propose de collecter les nombreux signaux faibles qui annoncent déjà ce que sera demain et d'analyser les grandes forces qui sont à l’œuvre en ce début de 21ème siècle. L'objectif n'est cependant pas de prévoir ce que sera l’avenir mais plus modestement d’inciter à la réflexion pour agir collectivement et maitriser notre futur au lieu de le subir.

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Se couper de la nature, c'est se mutiler

L’attrait pour l’illimité dont fait preuve notre société ivre de la puissance de ses pouvoirs techno-économiques, ne serait-il pas l’expression dévoyée du désir d’infini et d’éternité commun à la grande majorité des humains, quel que soit leur culture ? Ce désir dont nous pressentons l’indéracinable force en tout amour fidèle, en toute vraie amitié, en tout moment heureux, en toute contemplation de la beauté naturelle du vivant. Je le crois. Baudelaire avait bien ciblé l’incoercible désir d’une félicité ininterrompue lorsqu’il répète qu’une vie ne peut être vécue sans ivresse : « Il faut être toujours ivre, tout est là ; c'est l'unique question. Pour ne pas sentir l'horrible fardeau du temps qui brise vos épaules et vous penche vers la terre, il faut vous enivrer sans trêve ». Vivre l’euphorie d’une ébriété sans fin, l’enchantement d’une fête de l’esprit en illimité, n’est-ce pas le vœu secret de l’homme ? Pascal a ciselé le paradoxe de notre désir d’infini, étrangement serti dans notre finitude, en une formule lapidaire dont il a le secret : « L’homme passe l’homme ». A la croisée du fini – sa corporéité – et de l’infini – son esprit -, l’homme est bel et bien convié à un dépassement ; non à une transgression. Sans déserter les limites de son humaine condition, ce dépassement signe et signale un accomplissement par les voies de son intériorité plus vaste que l’univers. Autrement dit, l’homme est et sera d’autant plus humain qu’il réalise et réalisera le potentiel « divin » lové au cœur de lui-même ; dans le cadre des limites de son habitat terrestre, en accord avec le vivant dont il dépend, dans le consentement à sa propre finitude. Sagesse de l’humilité, mère de toute vertu. L’avidité et la cupidité normalisées par le système tout-économique dominant polluent avec telle prégnance nos esprits. Voudra-t-on retrouver la joie d’une frugalité choisie ? Soyons simples, c’est le plaisir de vivre et le secret de la convivialité. Soyons des écoutants amoureux de la nature, c’est la voie de l’harmonie apaisante. Le défi présent, si urgent, pour la viabilité collective de notre Terre est à ce prix (non coté en bourse...).

Originellement, le sacré renvoie au « divin », à la notion du « numineux » mise en évidence par Rudolf Otto . Cette présence, à la fois fascinante et terrifiante, dont l’homme peut faire l’expérience saisissante, échappe aux prises de la raison. C’est autour de ces expériences du « Sacré » et de leurs témoins que les religions ont forgé des rites liturgiques et autres célébrations mémorielles. Ceux-ci ont été entourés d’un périmètre inviolable, interdit au « profane », mettant à distance celui qui est étranger au rite, le non initié. Le « saint », le « sacré », ainsi compris, désigne ce qui est autre que le monde périssable. Non converti à la sainteté du divin, à la sphère de Dieu. A Celui qui donne vie et la reprend.

La compréhension anthropologique classique du « sacré » n’est pas sans transmettre un message essentiel à l’homme du XXIème siècle : la vie appelle à son respect dont le cœur est l’inviolabilité des lois de son écosystème. Leur transgression ne peut être sans conséquence grave, mortifère. Quant à la Source du vivant - son Principe, son Auteur ou son Origine -, elle sera toujours au-delà des prises humaines, enveloppée d’un halo de mystère qui confère à la vie son caractère sacré et sa dignité inaliénable. Par-delà le temps et les cultures, le sacré originel, c’est la vie en son énigmatique provenance et sa mystérieuse omniprésence. La première des merveilles n’est-elle pas le fait d’exister, ici et maintenant. De prendre conscience de l’immense océan de vie dans lequel nous sommes tous immergés. Et d’évoluer vivant, coexistant à la présence du vivant en ses multiples manifestations, extérieures et intérieures à nous-mêmes. Pensons simplement à la respiration qui nous anime de jour comme de nuit, à ce souffle qui ne nous échappera au jour de notre dernier expir. Pressentir la préciosité de la vie, c’est être réceptif à la sacralité primordiale. La violence inouïe dont la vie terrestre et son écosystème sont aujourd’hui les victimes nous rappelle à cette sacralité essentielle. Il aura donc fallu la planétarisation de cette barbarie écocide jusqu’à en être, nous les humains, mortellement atteints pour nous réveiller, enfin, à cette dimension. Quel sommeil était le nôtre ! Le sommeil d’un oubli essentiel : la nature fait partie de nous. « En traitant la nature comme hors de nous-mêmes, on se nie nous-mêmes ». Se couper d’elle c’est se mutiler.

William Clapier