L'agriculture urbaine

  

Les premières villes sont nées grâce à l’agriculture, il y a 5 000 ans et l’agriculture a continué d’exister dans et autour des villes pendant des siècles. Ce n’est qu’avec la révolution industrielle que les villes ont perdu leurs champs et leurs jardins. Au 20ème siècle avec le développement des moyens de transports modernes et celui des industries agroalimentaires, les banlieues se sont urbanisées et ont repoussé la campagne dans l’arrière-pays. Pire encore, actuellement on achète à Bruxelles des haricots verts venant par avion d’Ethiopie ou des fraises venant du Sénégal tout comme à New York on achète des kiwis de Nouvelle-Zélande ou des pousses de bambou de Thaïlande. La liste serait longue de ce qui apparaît déjà à beaucoup comme un contre-sens écologique.
Les citadins veulent à présent retrouver un lien avec la terre. Ils redécouvrent les bienfaits de l’intégration de la ville et de la nature. La proximité et le « développement durable » sont à la mode. Rencontrer ses voisins et produire ses propres légumes au pied de son immeuble commence à faire sens dans certaines grandes villes.

Les pouvoirs publics ont compris par ailleurs l’intérêt de protéger la production locale. Ils encouragent donc les circuits courts de distribution qui permettent aux producteurs locaux de valoriser les produits de leur terroir et ils soutiennent les fermes urbaines qui se développent dans les grandes villes.

Certains pays accélèrent le mouvement par nécessité. C’est le cas de la Chine où, au cours des deux dernières décennies, 130 000 km2 de terres agricoles ont été perdus au profit de l’urbanisation. Près de quatre fois la surface de la Belgique est passée sous le béton. Shanghai, avec ses 24 millions d’habitants, illustre le développement de l’agriculture urbaine à la chinoise. Entre son aéroport et son centre-ville, la mégalopole développe le nouveau quartier agricole de Sunqiao qui comprendra des gratte-ciels avec une surface étagée de 100 hectares de cultures maraîchères hors-sol ; des tonnes de légumes verts (cresson, épinards, choux frisés,...) y seront produites, et il y aura une serre flottante, une ferme aquacole pour la production d’algues comestibles, un centre de recherche et une structure dédiée à l’éducation du public à l’économie verte.

Aux États-Unis, à Seattle dans l’État de Washington sur la côte pacifique, la résidence Stack, à deux pas du siège d’Amazon, offre à ses occupants un jardin partagé en terrasse. Dans le quartier du Bronx à New York, un ensemble d’immeubles à loyer modéré a intégré 800 m2 de serres hydroponiques sur les toitures conduisant à des économies d’énergie et une régulation de la température des appartements. Dans le Massachusetts, Green City Growers transforme des friches industrielles, des cours d’écoles, des toits d’immeubles ou des espaces résidentiels en fermes urbaines. Dans le Maine, Whole Foods Market a installé un champ de 1700 m2 en toiture de son supermarché pour produire des tomates, des choux, du basilic et tout un tas de légumes, ce qui en fait la plus grande ferme urbaine de la Nouvelle Angleterre.

Au Canada, Mohamed Hage, jeune informaticien d’origine libanaise, convaincu de la nécessité de revenir aux nourritures saines et locales, crée, en 2009, les Fermes Lufa. Il s’inspire d’une pratique de son pays natal qui consiste à faire pousser des courges (appelées « lufa » au Liban) sur les toits-terrasses des maisons. Il construit alors, dans le quartier d’Ahuntsic à Montréal, pour la première fois au monde, une serre commerciale sur un toit. Avec ses systèmes de culture hydroponique produisant sur 3 000 m2 des dizaines de variétés de fines herbes, concombres, poivrons et autres légumes verts, il démontre l’intérêt de l’agriculture urbaine à haut rendement pour nourrir les villes tout au long de l’année. Depuis, les fermes Lufa se multiplient avec de nouvelles serres encore plus grandes et plus efficaces, pour faire pousser toujours plus de nourriture là où les gens vivent sans utiliser de nouveaux espaces. Dans le quartier d’Anjou, au nord-est de Montréal, une serre de toit de 6 000 m2 équipée de gouttières hydroponiques semi-automatisées, produit chaque année plusieurs millions de laitues (et plus de 45 variétés de légumes). A Laval, en banlieue nord de Montréal, ce sont des dizaines de tonnes de tomates et d’aubergines qui sont produites chaque année sur une toiture de 4 000 m2 dans un pays où la température peut descendre jusqu’à -30° en hiver. Selon Mohamed Hage, la conversion de 19 toits de centres commerciaux de taille moyenne permettrait l’autosuffisance de Montréal en matière de légumes verts. Déjà, chaque jour, ce sont des milliers de paniers des légumes cultivés sur les toits de Montréal qui sont livrés aux « Lufavores », les adhérents à ce service en circuit court fondé sur l’agriculture urbaine. Les prix sont par ailleurs compétitifs avec peu de transport et une consommation d’énergie réduite de moitié par rapport à la culture en serre traditionnelle. Enfin, les fermes n'utilisent pas de pesticide, d'herbicide ou de fongicide synthétique. L'eau est réutilisée à 100% pour recycler les nutriments et les sels minéraux. Rien n’est rejeté dans les égouts de la ville. Même les déchets, transformés en compost, sont réutilisés sur place ou vendus.

À Boston les 500 m2 du potager en toiture d’un des immeubles du parc Fenway produisent chaque année 3 tonnes de légumes, des brocolis aux piments en passant par les haricots et les salades. Ces exemples se multiplient car les promoteurs ont compris le potentiel et l’attractivité du concept. Non seulement la résidence du futur sera autonome en énergie mais elle tendra aussi vers l’autosuffisante alimentaire.

De nombreuses associations travaillent pour développer des productions de fruits et légumes dans des zones urbaines pauvres et déshéritées dont la nourriture industrialisée est source de malnutrition et de maladies diverses. Urban Harvest, par exemple, anime un réseau innovant de fermes urbaines dans le Missouri avec une vision d’entraide et de partage. Leur première exploitation agricole de 850 m2 en toiture, sur un immeuble en plein centre-ville de St Louis, est un modèle du genre. L’eau d’arrosage, captée et stockée, vient de la pluie. L’énergie est fournie par des capteurs solaires installés sur le toit. Le public est incité à venir y produire ses propres fruits et légumes. Avec ses 200 espèces végétales cultivées, la ferme urbaine de St Louis sert ainsi de laboratoire pour le reste du réseau.

En France, le « Bunker comestible », installé à Strasbourg dans une ancienne fortification de Vauban, produit différentes variétés de légumes en exploitant les synergies entre elles. Ainsi le CO2 généré par les champignons est utilisé pour la croissance des salades et les déchets organiques de la ferme sont transformés en engrais, grâce au lombri-compostage.

À Paris, la mairie a lancé un programme ambitieux, les Parisculteurs, qui vise à végétaliser 100 hectares de foncier bâti. Un potager a ainsi vu le jour sur le toit de l’Opéra-Bastille. Une houblonnière d’environ 500 pieds est en cours de constitution en plusieurs lieux de la capitale et alimentera une brasserie artisanale intra-muros. Autre exemple, « La Caverne », première ferme bio de Paris installée dans un parking souterrain, vend ses fruits, ses légumes et ses champignons aux habitants riverains.

Les maraîchers cavernicoles privilégient les cultures adaptées à leur environnement souterrain comme les champignons, pleurotes ou cèpes japonais, très riches en protéines, en vitamines et en minéraux. Pour les cultures qui ont besoin de lumière, des lampes LED sont utilisées ; elles consomment moins d’énergie que les lampes horticoles classiques et autorisent de jouer avec le spectre lumineux pour optimiser la croissance des plantes. Ainsi sont cultivées les salades, les endives, excellentes sources de vitamine B9 et de manganèse, et des « micro-pousses » riches en vitamines et colorées, que de grands restaurants utilisent pour décorer et donner du tonus à leurs plats.

Certaines fermes urbaines se sont aussi lancées dans l’aquaponie, une technique consistant à coupler un bassin où sont élevés des poissons (truites, sandres, tilapia) et un potager hors-sol. Les déjections des poissons sont recueillies, bio-transformées par voie bactérienne en nutriments puis utilisées comme engrais dans l’eau d’arrosage pour le potager. Celle-ci, une fois les nutriments consommés par les plantes, est récupérée et filtrée avant d’être retournée au bassin d’élevage de poissons.

Des petites installations sont déjà très populaires. Il s’agit alors d’un simple assemblage d’un aquarium et d’une mini-serre installée en jardin, en terrasse ou sur un toit d’immeuble. À présent, des constructeurs, comme Hydronov au Canada, proposent des installations de grandes dimensions incorporant plusieurs bassins d’élevage de poissons et diverses plateformes maraichères comme celle de Draffenville dans le Kentucky où West KY Aquaponics gère une grosse unité de 800 m2 dédiée au marché local.

En Europe, avec le projet INAPRO[1], l’UE finance déjà 4 grands sites de démonstration industrielle : à Abtshagen et Waren en Allemagne, à Murcia en Espagne, à Rumbeke-Beitem en Belgique. Elle teste également, en coopération avec la Chine, à Shouguang, une exploitation produisant annuellement 30 tonnes de poissons (morue de Murray, barramundi, écrevisse) et 360 tonnes de légumes (laitues, tomates, ginseng) sur 2.100 m2. Le succès des pilotes de démonstration d’INAPRO laisse d’ores et déjà augurer d’un fort développement de l’aquaponie dans les années à venir.

Enfin les fermes urbaines s’intéressent aussi aux algues. Sur les toits de Bangkok, l’entreprise thaïlandaise EnerGaia produit annuellement déjà 5 000 tonnes de spiruline. Son directeur, Saumil Shah, estime que la production sera multipliée par 20 d’ici 10 ans.

pour en savoir plus : L'Apogée, l'avenir en perspective

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[1] INAPRO : Innovative Aquaponics for Professional Application.

A propos

Futuroscopie se propose de collecter les nombreux signaux faibles qui annoncent déjà ce que sera demain et d'analyser les grandes forces qui sont à l’œuvre en ce début de 21ème siècle. L'objectif n'est cependant pas de prévoir ce que sera l’avenir mais plus modestement d’inciter à la réflexion pour agir collectivement et maitriser notre futur au lieu de le subir. Les contributions pertinentes sont les bienvenues.


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